»—Mon Martial aimé, ne crois pas que j'aie le droit d'adresser le moindre reproche à celui qui a consacré sa vie à une œuvre sublime. Hélas! ces âmes d'élite se créent des devoirs qui, pour nous, semblent n'avoir pas de suffisantes raisons; mais la conscience de ton père ne peut le tromper.
»—Ainsi il partira, vous le permettrez?
»—Il partira... et quand il se séparera de nous, je trouverai la force de cacher ma douleur.
»Je comprenais qu'elle était héroïque à force de dévouement.
»Quelques jours se passèrent, pendant lesquels mes parents s'occupèrent de régler les affaires d'intérêt. Il restait encore à ma mère cent vingt et un mille francs. Mon père emportait avec lui, pour les frais de son voyage, le reliquat des cent mille francs, qui furent placés par lui chez un ancien banquier de Bordeaux, avec lequel il avait été en relations depuis longtemps et qui était, je crois, d'origine portugaise. On le nommait Estremoz. Il était en relations suivies avec l'Amérique méridionale et les Indes. Les intérêts qu'il devait servir régulièrement à ma mère étaient pour nous mettre à l'abri du besoin.
»Un soir, un personnage étrange se présenta chez mon père.
»Étrange, ai-je dit. Cette expression rend à peine l'impression profonde que je ressentis en le voyant.
»Bien que nous fussions alors en plein été, il était caché sous un énorme manteau qui le couvrait tout entier, et son front s'abritait sous un large chapeau qui dissimulait son visage.
»Mais à peine eut-il pénétré dans la maison, à peine mon père se fut-il avancé au-devant de lui avec des démonstrations de respect vraiment singulières, que l'inconnu, sur l'invitation qui lui en fut faite, se débarrassa de ce manteau.
»C'était le soir, ai-je dit. Les lampes éclairaient la grande salle où nous nous réunissions pour le repas de famille, et sous leur lumière brillante, l'étranger me fit l'effet d'une apparition fantastique...