»Une chaise de poste s'était arrêtée devant la porte. Le postillon aida à charger la caisse, que je reconnus pour celle qui contenait les trois fragments de statue.
»Ma mère se jeta dans les bras de mon père; mais cette femme stoïque tenait parole. Son cœur débordait de sanglots, mais son visage était calme et ses lèvres souriaient.
»Le signal du départ fut donné. Le fouet claqua dans l'air, les roues s'ébranlèrent.
»Je restai seul avec ma mère, qui, chancelant tout à coup, fût tombée sur le sol si je ne l'eusse retenue.
»J'ai longuement raconté cet épisode, non dans le but d'exciter chez ceux qui le liront une curiosité que je ne puis satisfaire, mais pour donner des indices si faibles qu'ils soient, grâce auxquels peut-être la trace de mon père bien-aimé pourra être retrouvée.
»Faut-il le pleurer! faut-il le venger!»
Archibald de Thomerville avait interrompu un instant sa lecture. Ses regards et ceux de sir Lionel s'étaient fixés sur Armand de Bernaye, dont la pâleur était livide sous son masque, et dont les yeux étincelaient. Armand comprit le sentiment qui les animait. Le portrait de celui qui s'était dit «le roi du Feu» ne concordait-il pas de singulière façon avec celui de Soëra, l'étrange personnage qui vivait sous le toit de M. de Bernaye et lui paraissait dévoué comme un esclave? Seul l'âge différait. Armand, d'un signe, indiqua aux deux hommes qu'il partageait leur émotion.
—Continuez, dit-il à Archibald.
Mais à ce moment Martial se leva vivement.
—Messieurs, dit-il, vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais prêt à vous faire connaître ma vie et les circonstances qui m'ont jeté, quoique jeune et vigoureux, sur la voie du suicide. Une sorte de honte m'était montée au front, et j'avais accepté comme moyen terme la lecture de ce manuscrit. Il me semblait que passant par la bouche d'autrui, mes aveux perdraient de leur poignante gravité. C'était encore une faiblesse, je dis plus, une lâcheté. Je veux que ce soit la dernière. Depuis que j'ai entendu votre voix vibrante d'honneur me parler du devoir, depuis que je respire cette atmosphère chaude dans laquelle il me semble que passe un souffle de probité, je me sens devenir un autre homme. J'étais faible, je suis fort; j'avais peur de mes propres souvenirs, je veux les regarder en face. Ne lisez plus, je vous parlerai, et cette confession que vous réclamez de moi, je veux vous la faire complète, sans réticence, mettant dans chacune de mes paroles mon âme tout entière, avec ses défaillances... Écoutez-moi donc.