Un murmure d'approbation sortit de toutes les poitrines.
—Parlez, dit Armand. Et n'oubliez pas que nous sommes de ceux qui, ayant combattu le combat de la vie, sommes sortis de la lutte cuirassés d'indulgence et de raison.
Martial garda un instant le silence, le front penché sur sa main. Puis il releva la tête et commença:
«Dans ces premières années dont vous venez d'entendre le récit, dit-il, il est un point sur lequel je n'ai pas suffisamment insisté, et qui cependant explique tout ce qui s'est passé depuis. Loin de moi la pensée d'adresser à ma mère un reproche que la pauvre morte—car je n'ai plus ma mère, messieurs,—n'a jamais mérité.
»Elle éprouvait pour moi une de ces passions que connaît seul le cœur des mères. L'amour qu'elle éprouvait pour mon père, si savant et si grand dans sa persévérance, se reportait sur moi, mais dans un autre sens. Ainsi que mon père l'avait dit, c'était vers les grandeurs de l'art que toutes mes aspirations avaient été dirigées.
»Quelques essais heureux avaient donné à ceux qui m'entouraient croyance en un talent qui, peut-être, se fût développé, si je n'avais été entraîné plus tard dans une voie mauvaise. J'étais enthousiaste, j'avais foi en moi, et ma grande facilité me trompant moi-même, je n'avais pas dans le travail cette volonté ferme et presque brutale qui seule produit les grandes œuvres.
»Ma mère, indulgente et fière de son fils, était convaincue que peu d'années me suffiraient pour que j'eusse conquis ma place au milieu des plus grands, sinon même au-dessus d'eux. Et moi, je me berçais de ces chimères, gaspillant des facultés, réelles d'ailleurs, dans des essais toujours inachevés. J'ébauchais tout, je ne terminais rien. La soif du mieux m'empêchait de faire bien. A peine avais-je choisi un sujet, à peine en avais-je tracé les lignes, placé les ombres, qu'il me semblait que le cadre était trop étroit pour le développement de mes puissances d'artiste.
»Et je cherchais ailleurs. Si ma mère m'adressait quelques observations, je lui répondais par ces longues et brûlantes tirades qui jaillissent de tout cerveau de vingt ans, et pour lesquelles elle s'enthousiasmait à son tour. «Tu es aussi grand que ton père!» me disait-elle, et c'était le plus grand éloge qu'elle pût m'adresser...
»Dès que mon père fut parti, la maison nous sembla bien vide; malgré son courage, ma mère ne pouvait dissimuler complétement les amères tristesses qui remplissaient son cœur. Songez-y bien, jamais elle n'avait été séparée de celui auquel elle avait voué sa vie tout entière; et maintenant voilà qu'il s'en était allé vers ces pays inconnus qui semblent ne point appartenir au monde réel. Un jour elle me dit que son absence durerait au moins deux années. Et disant cela, ses lèvres tremblaient comme lorsqu'on retient ses larmes. Une lettre lui avait fait connaître ce délai, en même temps qu'elle lui annonçait l'embarquement de mon père. Et cependant, dans les lignes tracées par lui, il régnait une telle chaleur d'espérance, de conviction, il parlait si hardiment—lui que nous étions habitués à regarder comme infaillible—d'immenses richesses à recueillir, il décrivait avec tant de complaisance l'existence de bonheur qui suivrait son retour, que, plus insouciant, j'en étais venu à ne pas regretter qu'il nous eût quittés.
»Mais cependant la grande salle triste me faisait froid au cœur. Depuis longtemps déjà je caressais un rêve. Je ne sais quel beau parleur m'avait convaincu qu'à Paris seul le véritable talent trouve à se faire jour. Ces semences jetées en moi avaient promptement germé. Paris m'apparaissait dans le lointain d'un nuage éblouissant. D'abord je n'osai pas en parler à ma mère. Voudrait-elle quitter la maison où elle avait été si heureuse? Je ne songeais pas à l'abandonner. Non, pas encore.