»Mais je me laissais aller à cette langueur qui accompagne le désir persistant, caché et inassouvi. Je ne travaillais plus; chaque jour, jetant mes pinceaux à peine touchés, je courais à travers la campagne. Je cherchais de préférence les plus hautes collines, et je les gravissais d'une seule traite, comme si de leur sommet j'avais pu apercevoir la grande ville que mes yeux cherchaient à l'horizon.
»Cet état de fièvre, suivi d'abattements inexpliqués, ne pouvait longtemps échapper à l'œil clairvoyant de ma mère. Elle m'interrogea. Je ne savais pas mentir, et je lui avouai tout. Paris! Paris! là seulement je pourrais donner cours à toute la fougue de travail que je sentais bouillonner en moi...
»Elle me crut. J'avais l'éloquence des rêveurs. Et puis n'était-elle pas habituée à se sacrifier? Et, certes, c'était la plus grande preuve d'amour qu'elle pût me donner... car, savez-vous ce qu'elle fit?
»Un jour, elle me dit que, s'il l'eût fallu, elle eût été prête à sacrifier tous ses souvenirs du passé, qui l'attachaient à la maison du père, pour m'accompagner à Paris, mais elle avait consulté. Avec ses ressources, il nous serait impossible de trouver dans la grande ville l'aisance et la tranquillité, tandis que là où elle était, elle pouvait—restant seule—se contenter d'un revenu assez modique pour me donner les moyens de me livrer à Paris aux études que nécessitait le soin de mon avenir.
»Et moi, égoïste, je ne vis pas qu'en disant cela, ma pauvre mère était blanche comme une morte. Oui, sur des conseils donnés de bonne foi, elle était persuadée qu'à Paris, elle serait une gêne pour moi. On lui avait dit—des artistes de passage, sans valeur, mais qu'elle croyait parce qu'ils me flattaient—on lui avait dit que le véritable travailleur avait besoin d'être seul, d'être libre, qu'il me fallait sentir sur mon front de poëte le grand souffle de l'indépendance... que sais-je, moi? Bref, la bien-aimée femme eut foi en ces théories, qui la séduisaient d'autant plus qu'elles répondaient aux élans d'admiration que lui inspirait ce qu'on appelait mon génie. Triste jour, que celui où j'eus l'horrible courage d'accepter cet abandon qu'elle me faisait de toutes ses préférences. Je l'ai dit, il lui restait un revenu de cinq ou six mille francs environ. Elle gardait mille francs pour elle, le reste était pour moi. C'était l'outil qu'elle me mettait aux mains, et, m'embrassant avec la ferveur passionnée des mères, elle me disait:
»—Va, je suis sûre de toi!
»Je n'eus pas la force, à peine la pensée de refuser. Elle m'avait si bien habitué à ses abnégations, que j'en comprenais peu la grandeur.
»Je partis. J'arrivai à Paris.
»Ici, quelques mots d'explication sont nécessaires. Vous n'ignorez pas qu'il y a quatre ou cinq années, la lutte s'était engagée ardente entre ceux qu'on appelait en peinture comme en littérature les classiques et les romantiques. Mon éducation provinciale me lançait dans le camp des premiers. Aussi, dès que je me mis en relations avec les jeunes artistes de Paris, éprouvai-je une de ces déceptions qui sont atroces et poignantes au cœur des novices.
»Je n'avais rien, ni couleur, ni vitalité, ni passion. Je peignais froid, poncif: c'était déjà le mot consacré. J'eus un moment de découragement profond. Mais la bienveillance des uns, la camaraderie intéressée des autres me rendirent mon énergie, du moins je le crus.