»J'étais tombé dès le principe au milieu d'une de ces coteries d'incompris dont le temps se dépensait en déclamations stériles et qui se croyaient appelés aux plus hautes destinées parce qu'ils exposaient en termes redondants les théories de ce qu'ils appelaient le grand art, l'art de la nature...
»Je n'eus pas de peine à me mettre au niveau de ces intelligences faussées. De travail il était à peine question. Ce qu'il fallait avant de jeter ses idées sur la toile, c'était les avoir bien répétées, ressassées et, à force de parler, on s'apercevait qu'on n'avait plus le temps d'agir...
»J'écrivais à ma mère; et il est facile de comprendre que je ne me faisais point faute de lui exposer, dans de longues lettres, les banalités éblouissantes dont mon cerveau emportait chaque jour l'écho, au sortir de nos réunions paresseuses.
»Elle m'admirait, et me voyant à travers le prisme de son amour, elle me répondait qu'elle était heureuse et fière de m'avoir envoyé à Paris, qu'elle comprenait le magnifique éveil de ma nature, l'épanouissement de mes facultés...—Tu as raison, me disait-elle, replie-toi sur toi-même, et quand le jour sera venu, frappe un de ces grands coups qui, te donnant la gloire, me donneront à moi l'immense bonheur.
»Gloire! bonheur! hélas! que tout est loin de moi maintenant!
»En somme, pour le milieu où je me trouvais, j'étais riche, et je m'étais tout à coup vu entouré par cette foule de parasites qui s'attachent aux jeunes gens et leur font une cour, comme à un souverain.
»Comme, après tout, j'avais fait d'assez fortes études, j'étais supérieur à cette tourbe d'impuissants qui, dans un but facile à comprendre, exaltaient ce talent encore en enfance. Ils me proclamaient chef d'école, ils se déclaraient trop heureux de se dire mes élèves; du matin au soir, ils encombraient mon atelier, où l'atmosphère était lourde de la fumée des pipes, ou aux phrases creuses se mêlait le choc des verres sans cesse remplis et plus vite vidés.
»Et moi, plein d'orgueil, buvant ces louanges qui me montaient au cerveau comme une liqueur frelatée, je me croyais grandi de toute la petitesse des autres...
»Cependant, par une sorte de pudeur vis-à-vis de ma propre conscience, je m'étais mis au travail.
»Tandis que les autres péroraient, étendus sur mes divans, j'étais parvenu à m'isoler au milieu de ce tapage.