»—Tu es folle!... Non, ce n'est pas toi qui parles!... Voyons!... quelle pensée te trouble? Est-ce parce que tu me crois pauvre?... est-ce parce que la modestie de notre existence te pèse? Avec les guinées que m'offre cet homme, je pourrais te donner une vie princière, digne de toi. C'est cela que tu veux, n'est-il pas vrai? Eh bien! écoute-moi!... De cette œuvre, s'il le faut, je ferai une copie; mais, je le sais, ce ne sera plus toi. J'effacerai tes traits et je demanderai à l'idéal quelque type qui, moins parfait que toi-même, résume cependant les traits essentiels de la beauté humaine...

»Elle me regardait sans m'interrompre. Je continuai:

»—Puis je me mettrai au travail. Tu le vois, maintenant je suis sur le chemin de la gloire, de la fortune... Mes toiles se couvriront d'or, et cet or je te le donnerai! Dis-moi, n'est-ce pas, c'est bien là ce que tu veux?

»Elle eut un mouvement d'impatience, et alors, tandis que je tendais vers elle mes mains qui suppliaient, voici, écoutez bien, voici ce qu'elle me dit:

»—Monsieur, je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé... Si je suis venue à vous, c'est parce que j'avais compris qu'il y avait en vous une force qui, centuplée par la passion, pouvait produire un chef-d'œuvre. J'étais le modèle, et je savais que ce modèle éveillerait en votre âme d'enfant toutes les sensations exaltées qui seules donnent à l'œuvre la vie réelle.

»Une sorte de râle s'était échappé de ma poitrine. Je me laissai tomber sur un siége, et, l'œil plein d'effarements, je la contemplai.

»Elle continuait:

»—Donc je me suis donnée à vous qui, croyant à mon amour, avez résumé dans cette toile tout ce que la nature vous avait départi de force et de talent... je voulais cela, et je suis arrivée à mon but. Quel était ce but? je vais vous le dire. Je suis de ces femmes qui haïssent les banalités de ces passions fiévreuses dans lesquelles vous autres, naïfs, croyez trouver le bonheur!... Moi, entendez-moi, je veux être riche, je veux être grande, je veux être reine; je veux, par ma beauté, par cette perfection physique qui vous affole, conquérir toutes les puissances humaines.... Je n'ai pas de cœur... j'ignore même ce que veut dire ce mot. Quant à l'amour, je sais ce que je vaux et je ne crains jamais de l'éprouver. Pourquoi je suis ainsi? parce que ma mère est morte de douleur, après avoir été abandonnée par l'homme auquel elle avait dévoué toute sa jeunesse.... Soyez tranquille, ce jour-là, j'ai compris la vie. Ne supposez pas que je veuille ici copier ces héroïnes dramatiques qui ne rêvent que vengeance... je ne cherche pas à venger ma mère.... Sa mort a été un enseignement... j'en profite, voilà tout!

»Elle parlait sans colère, sans amertume, sans que dans cette effroyable confession dont chaque mot tombait sur mon cerveau comme une goutte de plomb brûlant, sa voix ne s'élevât ni ne faiblît.

»Et savez-vous ce que moi je faisais pendant qu'elle tordait mon cœur qui saignait—vraiment ces folies sont criminelles!—je la contemplais toujours et cette phrase se creusait plus profonde en moi: