Truard et Maloigne essayèrent encore de protester. Mais, sans s'en préoccuper, Biscarre les jeta dehors. Puis, resté seul, il referma soigneusement la porte et se dirigea vers le corps qui était étendu sans mouvement.
C'était celui d'un des frères Martin, celui de Gauche. Comment se trouvait-il là, et que s'était-il donc passé? On se souvient que Biscarre, averti par Diouloufait de l'enlèvement de Muflier et de Goniglu, avait immédiatement donné à son personnel des ordres pour le soir même.
Biscarre avait compris que l'heure de la lutte avait sonné. L'enlèvement des deux bandits devait, selon lui, être le résultat de quelque imprudence par eux commise. Peut-être même y avait-il trahison. Les allures de Muflier était depuis longtemps suspectes, et la scène qui s'était passée à l'Ours vert en était la preuve. En tout cas, il fallait connaître l'étendue réelle du danger. Quels étaient les deux personnages qui, d'après le rapport de Diouloufait, s'étaient présentés d'abord au quai de Gèvres, ensuite au cabaret des Halles? Puis, dans quel but les deux saltimbanques avaient-ils fait disparaître Muflier et Goniglu? Biscarre avait pour principe de prendre tout d'abord l'initiative; et il y avait en lui je ne sais quel esprit d'aventure qui le poussait à compter sur le hasard. Il fallait d'abord s'emparer des frères Droite et Gauche. A l'heure dite, quatre Loups s'étaient réunis à la tête du Pont-Neuf, au point fixé par Biscarre. Puis, sous la conduite de Diouloufait, ils s'étaient dirigés vers la place du Trône, où devait se trouver encore la baraque des saltimbanques. Ils étaient arrivés vers les dix heures du soir. C'était l'heure où se terminaient les représentations. Au moment même où ils se glissaient dans la foule qui entourait la baraque, Droite et Gauche exécutaient leurs derniers exercices. Les Loups, sur l'ordre de Biscarre, s'étaient placés en observation, prêts à accourir au premier signal de Biscarre, qui s'était réservé le rôle principal dans le drame qui se préparait. Il était vêtu d'une blouse qui cachait son costume de Blasias. Il entra dans la baraque, après avoir jeté en passant quelques pièces de cuivre. C'était pendant l'exercice des poids, et les deux frères excitaient des trépignements de joie de la part des spectateurs, prompts à se moquer des audacieux qui essayaient de lutter de vigueur avec les deux manchots. Droite s'était avancé sur le devant des tréteaux qui leur servaient de scène, et jetait une dernière fois le défi sacramentel:
—Est-il encore dans la société quelque personne qui veuille essayer ses forces?
—Moi, dit Biscarre.
Il y eut dans la foule un redoublement d'attention, et même quelques applaudissements retentirent. Jusqu'ici les plus vigoureux avaient été vaincus, il fallait une grande confiance en soi-même pour entamer de nouveau la lutte. Mais quand Biscarre parut, il y eut un murmure de désappointement. Cet homme de taille moyenne, vêtu comme un paysan, le front couvert d'un large chapeau qui dissimulait en partie son visage, avait des allures lourdes et pataudes qui ne prouvaient rien moins qu'une force exceptionnelle. Biscarre monta sur le tréteau.
—Ah! ah! camarade, fit Gauche, il paraît que nous avons des biceps exceptionnels!
—Bah! comme tout le monde, dit Biscarre en traînant la voix à la façon normande.
—Vous venez de loin? Peut-être êtes-vous fatigué?... dit Droite avec un accent de moquerie.
—Peut-être ben!... mais je tâcherons de faire de mon mieux...