Le dernier soir, sir Lionel était venu auprès d'elle. Il était pâle comme un cadavre.

—Écoutez-moi, lui avait-il dit: vous avez pris plaisir à me torturer... que vous ai-je fait? quel reproche pouvez-vous m'adresser? aucun. Mais vous êtes de ces êtres effrayants qui se complaisent à la souffrance des autres!... Vous êtes la Locuste qui torturait des esclaves par le poison, étudiant curieusement sur leur face convulsée les affres de l'agonie... Êtes-vous une femme? êtes-vous un démon?... De quelle fange sanglante avez-vous été pétrie?... je l'ignore. Devant vous, j'ai été lâche... et je le suis encore... Moi qui ai affronté tous les périls, raillé tous les dangers, j'ai peur de vous!... Oh!... si je vous dis cela, c'est que tout va finir... Je ne lutte plus... mais, sachez-le bien, du fond de mon âme et de ma conscience, je vous maudis!... Un jour viendra où, pleurant et enfonçant vos ongles dans votre poitrine... vous vous souviendrez du mal que vous avez fait.... Alors ma voix qui vous parle en ce moment surgira de ma tombe mal fermée et vous criera: Soyez maudite!... Alors vous voudrez fuir, alors vous tenterez de vous enfermer dans votre égoïsme dédaigneux, mais toujours la voix sinistre vous poursuivra et répétera: Soyez maudite!...

Elle l'avait interrompu par un éclat de rire en disant:

—Quelle magnifique tirade pour l'Ambigu, cinquième acte!...

Mais elle n'avait pas achevé... une détonation avait retenti, et sir Lionel Storigan, le crâne brisé, était tombé à ses pieds, tandis qu'un flot de sang inondait sa robe....

Elle s'était dressée, pâle. Puis, comme ses gens accouraient au bruit, elle reprit son sang-froid et dit ces seuls mots:

—Faites transporter sir Lionel chez lui!

Et elle était rentrée dans son boudoir....

Maintenant tout cela lui revenait en mémoire. Il lui semblait que cette voix murmurait encore sa malédiction terrible....

—Je suis folle! murmura-t-elle tout à coup en rejetant en arrière son admirable chevelure brune; que m'importent les souvenirs? que m'importe le passé? Je suis jeune, je suis belle, je sais riche!... l'avenir m'appartient.