Depuis que le Ténia avait entraîné Jacques loin de la rue de la Tour-des-Dames, Silvereal se sentait devenir fou.

Cet amour de vieillard—passion d'autant plus violente qu'elle restait inassouvie—avait dégénéré en une sorte d'aliénation mentale. Pendant des journées entières, il errait autour de l'hôtel abandonné de la Torrès.

En vain il avait questionné, en vain il avait tenté de corrompre à prix d'or les quelques serviteurs laissés dans la maison. Bouches et portes étaient restées closes.

Il ne savait rien. Il ignorait jusqu'au nom de l'homme qui l'avait supplanté. Depuis l'heure où Isabelle avait enlevé Jacques, le rencontrant par hasard au bois de Boulogne, le jeune homme n'avait plus reparu dans la société.

De Belen supposait qu'irrité, et surtout humilié de l'affront qu'il avait reçu en pleine visage, le jeune homme était allé cacher sa honte dans quelque retraite ignorée.

Aussi, quand Silvereal vint à lui pour le supplier de l'aider dans ses recherches, le duc n'eut-il pas un seul instant la pensée que le rival du baron fût son ancien commensal.

Et chaque jour, rentrant à son hôtel après une nouvelle déconvenue, Silvereal faisait retomber sur la baronne le poids de son cynique désespoir. Ne pouvant être aimé, il voulait être craint, être haï même.

Les scènes les plus odieuses se succédaient: oubliant ce qu'il devait à son éducation et à son rang, le vieillard ne reculait pas devant les expressions les plus outrageantes. Ah! si du moins il eût tenu dans ses mains une preuve qui lui permît de tuer l'un des deux amants!

Certes, il aurait pu se rendre chez Armand, le provoquer, le contraindre à se battre....

Silvereal était lâche: ce n'était pas l'homme du combat loyal, face à face. Il était de ceux qui s'embusquent au détour d'un chemin, abrités derrière les broussailles, et qui frappent leur ennemi par derrière....