Martial baissa les yeux, puis:

—Eh bien! madame, fit-il d'une voix contenue, je vais parler.... Aussi bien je sais qu'il est de mon devoir d'honnête homme de ne pas contenir plus longtemps en moi-même un secret qui se pourrait trahir, sans que je le susse moi-même....

—Un secret! je ne vous comprends pas!

—Le soir même où, désespéré, je m'étais décidé à chercher un refuge dans la mort,—ce qui était une mauvaise action, vous me l'avez prouvé,—quelques minutes avant que j'eusse franchi le seuil de cette maison où je croyais ne plus rentrer, une apparition, charmante et pure, s'était montrée à moi comme une protestation vivante contre l'acte que j'allais accomplir... C'était une jeune fille! Son regard était si doux, sa beauté si calme, qu'un instant je restai immobile... Il me sembla que, sans me voir, elle se plaçait sur mon chemin comme un bon conseil... Mais le désespoir l'emporta... je courus à la mort... et les vôtres me sauvèrent.

—Après? demanda la marquise, qui se sentait émue aux vibrations de cette voix si jeune et si fraîche.

—Vous n'avez pas oublié par quels miracles d'indulgence, de justice, de bonté vous m'avez rappelé à moi-même... Vous m'imposâtes une épreuve... et lorsque, courbé sur la tombe de ma mère, je lui demandai de me pardonner, j'entendis en moi comme une voix qui criait: «Marche, enfant, marche dans le juste chemin. Jusqu'ici tu n'as pas été maître de ta propre conscience, maître de ton propre coeur. Tu as cru rencontrer l'amour, ce n'en était que le fantôme! Relève-toi, et va toute ta vie les yeux fixés sur l'honneur et la vérité.» Je me relevai, fort, presque heureux, et je revins vous dire: «Me voici, je vous appartiens! disposez de moi. Je veux être un soldat du bien!»

—Et, depuis ce jour, interrompit madame de Favereye, vous avez rempli noblement, religieusement l'engagement que vous aviez librement contracté... Continuez, mon ami.

—Certes, c'est à l'élan de ma conscience, c'est à vos conseils, à ceux de ma mère que j'obéissais et que j'obéis encore... Mais je vous ai promis de tout vous avouer... il me semblait encore que j'étais suivi, dans ma voie nouvelle, par le regard de cette apparition qui s'était révélée à moi dans une heure terrible. Je ne sais quel espoir me tenait au coeur. Bien que je ne l'eusse pas revue, il me semblait qu'un jour viendrait où elle me remercierait d'être redevenu un homme de coeur. Et si quelque mauvaise pensée tendait de nouveau à troubler mon âme, je pensais à elle... et tout s'évanouissait comme un mauvais songe.

—Et vous l'avez revue?

—Oui, madame. C'est pourquoi je parle. Je ne veux pas que l'ombre même d'un soupçon puisse peser sur moi. La première condition des règles que vous m'avez imposées est une entière franchise; je veux m'y conformer.