Et combien d'autres choses utiles! la distillation, les sirops, les onguents, les premiers instruments de chirurgie, l'idée de la lithotritie, etc., etc. (Voy. Sacy, Sédillot, Rainaud, Viardot, Libri, Renan, Amari, pour la Sicile et les rapports de Frédéric II et des Arabes.) Certes, le peuple qui, aux VIIIe et IXe siècles, donna les modèles admirables de l'architecture ogivale, fut un peuple d'artistes. Le contraste apparaît frappant entre eux et leurs sauvages voisins du Nord, dans le poème du Cid. La chevalerie alors est au Midi, la douceur, la délicatesse, la religion de la femme et la bonté pour les enfants. C'est ce qu'avouent les chrétiens mêmes (Ferreras, ann. 1139.) Je n'en citerai qu'un trait, mais charmant, et bien propre à toucher le cœur. Dans cette guerre exterminatrice qui déjà avait fait du paradis de Cordoue un désert, la croisade était parvenue au royaume de Grenade, et les gastadores, brûlant tout, coupant tout, plantes, arbres, vignes, faisaient consciencieusement leur œuvre de faim. Un vaillant chef arabe sortit de la ville sans doute pour ramasser des vivres. Dans une prairie, hors du camp des chrétiens, il trouva une troupe d'enfants, fils des grands seigneurs espagnols, qui jouaient en sécurité. Il les caressa du bois de sa lance, et dit: «Allez, petits, allez trouver vos mères.» On s'étonnait. «Que voulez-vous? dit-il, je n'ai pas vu de barbes.» (Circourt, Histoire des Mores Mudejares, I, 312; Viardot, Mores d'Espagne, I, 351.) Je parlerai des Juifs à la fin du volume.
[9]: On se trompe entièrement sur le caractère qu'a la famille du Moyen âge dans l'idéal et dans le réel.
La mère est-elle mère? le fils est-il fils? ni l'un ni l'autre. Elle ne l'élève pas; il est au-dessus d'elle. L'enfant idéal est docteur et prêche en naissant. L'enfant réel, qui naît damné par le péché originel, est élevé comme damné, à force de coups. (Luther avait le fouet cinq fois par jour.)
La femme, n'ayant point le caractère de mère qui fait son équilibre, devient une vision (la Béatrix du Dante) ou la triste réalité de Boccace, la pauvre Griselidis. Griselidis aime et regarde en haut, et elle épouse un chevalier qui s'amuse à briser son cœur, si bien brisé qu'elle ne défend pas même son enfant, qu'elle est dénaturée, n'est plus mère, n'est plus femme.—Béatrix n'est pas moins contre nature. Elle regarde en bas, élève l'homme inférieur, l'initie; mais à quoi? à la lumière stérile, sans fécondité, sans chaleur. Il en reste aux pleurs, aux regrets.—Dans le réel, c'est la dame féodale qui élève son page. L'élève-t-elle, tombe-t-elle avec lui? Voir le Petit Jehan de Saintré. Le mariage est condamné dans toute la Société féodale comme lien inférieur. Là, comme dans l'idéal religieux de la famille, il n'y a pas de famille, parce que le père et l'époux manque. L'époux n'est pas l'époux du cœur. Le père n'est pas le père, n'étant pas l'initiateur. L'initiateur, c'est l'étranger, la pierre d'achoppement et le brisement du foyer.
Le Moyen âge est impuissant pour la famille et l'éducation autant que pour la science. Comme il est l'anti-nature, il est la contre-famille et la contre-éducation.
[10]: Dans son cours sur Dante, récemment publié par M. Mohl, M. Fauriel établit fort bien que le grand poète théologien ne fut jamais populaire en Italie. Les Italiens de ce temps, qui étaient des hommes d'affaires et succédaient partout aux juifs, ne retinrent du poème que quelques vers satiriques. Du reste, la parfaite conformité de la théologie de Dante à celle de saint Thomas leur fit oublier tout à fait l'audace extraordinaire de la déification de la femme, d'une dame morte récemment et que tout le monde connaissait. On sentit si peu la portée d'une telle nouveauté, qu'on fit des leçons dans les églises sur la Divine Comédie. L'Église enseigna gravement l'apothéose de madame Béatrix de Portinari. M. Fauriel, avec un parfait bon sens, prouve qu'il ne s'agit nullement d'une allégorie ni d'un mysticisme amoureux, mais très-positivement d'amour.
[11]: J'ai conté deux fois la légende de Jeanne d'Arc dans mon Histoire de France et dans un des volumes de la Bibliothèque des chemins de fer. Voir les Pièces du Procès dans l'excellente publication de M. Jules Quicherat.—M. Bonnechose a rendu le service essentiel de traduire les lettres de Jean Huss, M. Alfred Dumesnil de les dater et de les interpréter, de replacer dans la lumière un si grand événement. Ce saint, ce simple, ce martyr, si peu théologien, et tellement le héros du peuple! est un des précurseurs directs de la Révolution, autant et plus que de la Réformation. Âme sainte et tendre cœur, il n'a rien enseigné au monde, rien que ce qui est tout, le grand mystère moderne, le banquet de la Révolution: La coupe au peuple! (C'est le cri des Hussites.) Communion circulaire des égaux de la table ronde, sans prêtre, et la table est l'autel. À la sombre ivresse du jeûne, au mysticisme sanguinaire qui prodigua les victimes humaines, succède la joie vraie de tous unis en l'Un, la communion fraternelle au libre sein de Dieu, dans l'éternelle Raison et la bonté de la Nature.
[12]: On écrira un jour l'histoire d'une curieuse maladie de notre temps, la manie du gothique. On en sait le premier et ridicule commencement. M. de Chateaubriand, au Val aux Loups, près Sceaux, hasarda de bonne heure une très-grotesque imitation. La chose resta là vingt-cinq ans. En 1830, Victor Hugo la reprit avec la vigueur du génie, et lui donna l'essor, partant toutefois du fantastique, de l'étrange et du monstrueux, c'est-à-dire de l'accidentel. En 1833, dans mon second volume, j'essayai de donner la loi vivante de cette végétation; Gœthe avait dit cristallisation. Mon trop aveugle enthousiasme s'explique par un mot: nous devinions, et nous avions la fièvre de la divination. Les textes qui ont éclairci le sujet n'étaient pas publiés.—Le clergé, dans ces premiers temps, était fort éloigné de tout cela, indifférent, peu bienveillant, comme à toute nouveauté; l'abbé Pascal protestait encore contre le gothique. Peut-être n'eût-il pas été amnistié si les jeunes architectes, bien plus intelligents, n'eussent entrepris de faire entendre aux prêtres qu'on pouvait faire de cela une affaire. La presse, qui va vite, avait beau oublier la chose, les architectes ne l'oubliaient pas. Ils couraient chez Hugo, venaient aussi chez moi, cultivaient tous les gens de lettres. Nous étions un peu étonnés de leur fanatisme pour nos doctrines; nous ne comprenions pas. Voici en réalité ce qui se passait. Les hommes de gouvernement, se sentant si isolés dans la nation, tendaient la main au clergé et voulaient s'entendre avec lui. (Voy. les articles de M. Guizot dans la Revue française.) Mais s'entendre sur quoi? Que voulait le clergé? Nos enfants, notre avenir, l'enseignement. Le gouvernement eût voulu le contenter à moindre prix, lui livrer l'art, les monuments. Voilà ce que saisirent merveilleusement les architectes hommes de lettres. Ils coururent des uns aux autres. Le côté facile était le gouvernement, le difficile était le clergé. Il ne se soucie guère, au fond, de ces vieilles masures; à toutes les avances gouvernementales, il disait sèchement: «Gardez vos pierres, donnez-nous les écoles.» Les artistes, pourtant, lui firent comprendre l'importance de la clientèle populaire d'ouvriers qu'il allait acquérir dans toutes les villes. Ce qu'on lui proposait, c'était tout bonnement une clef du Trésor, une plume pour écrire lui-même au budget ce qu'il daignerait recevoir. Dix millions pour Sainte-Clotilde, vingt sans doute pour Notre-Dame, trois ou quatre pour Saint-Denis; combien pour Saint-Germain-des-Prés! et pour cent autres églises! Le gouvernement lâcha tout. Les villes lâchèrent tout. Les plus obérées votèrent des sommes énormes pour ajouter aux dons de l'État. Rouen (d'un si terrible octroi, avec ses tisserands à dix sous par jour, dans une telle cherté des denrées) vota trois millions pour gâter Saint-Ouen!—Pendant que l'alliance du gouvernement des bourgeois avec le prêtre et le maçon se consommait, portait ses fruits, nous autres, gens de lettres, nous regardions plus attentivement l'objet de notre enthousiasme. De savantes études se publiaient. M. Vitet établissait, dans sa Cathédrale de Noyon, que les œuvres gothiques, que nous avions crues anonymes, furent bâties par des gens connus, par des francs-maçons, laïques et mariés.—M. Vinet, dans ses très-beaux articles du Semeur, manifestait la crainte que l'âme religieuse ne se prît à ces pierres, et que, tout occupée du matériel, elle n'oubliât trop le moral; il citait le mot de Jésus aux disciples qui admirent le peuple: «Est-ce là ce que vous regardez?»—Les années 1843-1845, la lutte du Collége de France contre les jésuites, furent un réveil de la critique. Le Journal des Débats fut contre le clergé, et le gouvernement n'osa trop le soutenir. En 1846, l'Académie des beaux-arts, par l'organe de M. Raoul-Rochette, lança un manifeste contre le gothique. Grand trouble chez les architectes alors en plein cours de travaux; leur fortune périclitait. M. Violet-Leduc, homme d'esprit autant qu'artiste distingué, trouva vite le mot sauveur de la situation, le mot national. «C'est l'architecture nationale qu'on attaque,» dit-il.
Un nouveau champion entra alors en lutte, intrépide jeune homme qui se jeta entre les Grecs et les Gothiques, et leur dit: «Assez d'imitations! Essayez d'inventer. Finissons cette mascarade d'édifices d'autres pays et d'autre âge, ce carnaval de pierres!» Ce jeune homme était Laviron. Ses deux brochures (Revue nouvelle, 1846-7) mériteraient bien d'être réimprimées. Pleines de force et de sens, elles tranchaient la question et ne laissaient point de réplique. On se garda d'en faire. On alla son chemin. Chacun le sien, les uns vers la fortune, et Laviron vers Rome, où il devait mourir (on sait comment).—Huit ans se sont passés (1847-1855) sans polémique; les Gothiques, complétement rassurés et maîtres du terrain, vont de la truelle, de la plume, vont hardiment. N'ont-ils pas imprimé ces jours-ci que le gothique est l'art calculateur? Insigne maladresse de fixer l'attention sur le point faible! Le plus simple bon sens indique que le calcul était de luxe dans un art qui, soutenant ses constructions sur des appuis extérieurs, était toujours maître de fortifier ces contre-forts, ces arcs-boutants, ces béquilles architecturales, pouvant y ajouter à volonté, selon qu'il découvrait ses fautes et ses faiblesses. Cet art calculait peu d'avance, par la raison très-simple qu'il pouvait toujours réparer. Nos Gothiques ne diraient point ces choses imprudentes s'ils savaient à quel point leur théorie est minée, porte en l'air. Pendant qu'ils triomphent de dire et font la roue, la modeste École des chartes a ruiné de fond en comble, par des textes irrécusables, ce système tout littéraire. Le jour où ces textes seront imprimés, les Gothiques chercheront en vain un contre-fort pour l'étayer; tout tombera. M. Jules Quicherat leur prouvera, par les archives du Rhin et de Paris, par le témoignage même de ces maîtres anciens dont ils se disent les disciples: 1o que l'art gothique n'a calculé que tard, in extremis, au XVe siècle; des pièces officielles, authentiques, établissent qu'alors seulement, trente ans après Brunelleschi, ils élevèrent la flèche de Strasbourg (1439), faussement attribuée à Erwin;—2o par d'autres preuves non moins sûres, M. Quicherat démontre que, si les églises gothiques subsistent encore, c'est qu'elles ont été l'objet d'un continuel raccommodage. Ce sont d'immenses décorations qu'on ne soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent, parce qu'elles changent pièce à pièce; c'est le vaisseau de Thésée. Notre-Dame a subi en 1730 une restauration presque aussi forte que celle d'aujourd'hui. Sa grande rose, qu'on croyait du XIIIe siècle, descendue dans l'église, a laissé lire sur sa membrure aux antiquaires déconcertés quatre chiffres arabes, donc très-modernes. M. Quicherat y a lu de ses yeux: 1730.—La restauration actuelle sera-t-elle la dernière? Nullement. D'autres viendront, amis plus réels du gothique et qui tiennent au style, au caractère, à la date du monument; ils effaceront les mélanges qu'on se permet en ce moment; ils ne laisseront pas les coquetteries de Reims sur Notre-Dame de Paris, ils en ôteront des clochetons surajoutés et rétabliront cette église dans l'austérité de Philippe-Auguste. Combien de millions faudra-t-il alors? Je ne puis le dire. Je crois seulement qu'avec le prix de deux restaurations de Notre-Dame on eût fondé une autre église plus vivante et plus selon Dieu: renseignement primaire, l'éducation universelle du pauvre.
[13]: La sorcellerie a peu d'importance dans les classes élevées, oisives, de mœurs libertines, qui, en tout temps, ont eu de mauvaises curiosités, cherché les mystères obscènes, cru sottement trouver des plaisirs au delà de la nature. Mais elle a beaucoup d'importance, la plus sombre et la plus triste, dans les folies épidémiques du peuple, surtout des campagnes, dans les accès d'ennui et de désespoir qui saisissaient des foules d'hommes, et les menaient, troupeau crédule, à la suite des vieilles hystériques en qui véritablement résidait le mauvais esprit.