L'année même de la catastrophe, en 1492, Reuchlin se trouvant à Vienne près de l'empereur Maximilien, dont il était fort aimé, un Juif, médecin de l'empereur, lui fit un cadeau splendide, celui d'un précieux manuscrit de la Bible, s'adressant ainsi à son cœur, lui disant: «Lisez et jugez.»
À l'avènement des papes, la pauvre petite Jérusalem, cachée dans le Ghetto de Rome, apparaissait, son livre en main, et, sans mot dire, se présentant sur la route du cortége, elle se tenait là avec la Bible. Muette réclamation, noble reproche de la vieille mère, la loi juive, à sa fille, la loi chrétienne, qui l'a traitée si durement.
Ici, dans ce don du Juif à Reuchlin, nous revoyons la Bible encore se présentant au grand légiste, à la science, à la Renaissance, demandant et implorant d'elle l'équitable interprétation.
Et dans quel moment solennel? Lorsque les terribles persécutions du siècle aboutissaient à leur terme, la proscription générale des Juifs. Nul doute que l'habile médecin, habitué à juger sur leurs pronostics ces étranges épidémies, n'ait deviné la recrudescence de la fureur populaire, la ruine imminente des siens, et ne leur ait cherché un bienveillant défenseur.
Il n'y a rien de comparable à cet événement des Albigeois aux dragonnades. Les Saint-Barthélemy de Charles IX et du duc d'Albe, qui furent plus sanglantes peut-être, n'ont pourtant pas ce caractère de la destruction générale d'un peuple.
Nos protestants, fuyant la France, furent reçus avec compassion en Angleterre, en Hollande, en Prusse, et partout. Mais les Juifs, fuyant l'Espagne en 1492, trouvèrent des malheurs aussi grands que ceux qu'ils fuyaient. Sur les côtes barbaresques, on les vendait, on les éventrait pour chercher l'or dans leurs entrailles. Plusieurs échappèrent dans l'Atlas, où ils furent dévorés des lions. D'autres, ballottés ainsi d'Europe en Afrique, d'Afrique en Europe, trouvèrent dans le Portugal pis que les lions du désert. Telle était contre eux la rage du peuple et des moines, que les mesures cruelles des rois ne suffisaient pas à la satisfaire. Non-seulement on les fit tout d'abord opter entre la conversion et la mort, mais, en sacrifiant leur foi, ils ne sauvaient pas leurs familles; on leur arrachait leurs enfants. Le roi prit les petits qui avaient moins de quatorze ans pour les envoyer aux îles. Ils mouraient avant d'arriver. Il y eut des scènes effroyables. Une mère de sept enfants, qui se roulait aux pieds du roi, faillit être mise en pièces par le peuple. Le roi n'osa rien accorder, et ne la sauva pas sans peine des ongles de ces cannibales.
Les misérables convertis étaient traînés aux églises, n'achetant leur vie jour par jour que par l'abjection et l'hypocrisie. Au moindre soupçon, massacre. Il y en eut un terrible, en 1506, à Lisbonne.
En Allemagne Maximilien, Louis XII en France, se popularisèrent à bon marché, en accordant aux marchands indigènes, qui craignaient la concurrence, l'expulsion des Juifs émigrés qui affluaient dans le Nord. Venise et Florence, quelques villes d'Allemagne, montrèrent plus d'humanité. Cependant là même et partout leur condition était cruellement incertaine, variable. À chaque instant, des histoires d'hosties outragées, d'enfants crucifiés et autres fables semblables; parfois la simple rhétorique d'un moine prêchant la Passion pouvait ameuter la foule, et, de l'église, la lancer au pillage des maisons des Juifs. Arrachés, traînés, torturés, il leur fallait assouvir ces accès de rage infernale.
Elle semblait inextinguible. Même au XVIIe siècle, une Française, madame d'Aulnoy, vit en Espagne, dans un auto-da-fé, les moines qui menaient des Juifs au supplice anticiper sur la charrette l'office des bourreaux. Ils les brûlaient par derrière pour en tirer quelques paroles d'abjuration, ou du moins des cris. Arrivés sur la place, les assistants perdirent la tête; le peuple, ne se connaissant plus, commença à les lapider; des seigneurs tirèrent leurs épées et lardèrent les patients pendant qu'ils montaient au bûcher.
On leur reprochait souvent, non-seulement d'avoir tué le Christ, mais de tuer les Chrétiens par l'usure. Ceux-ci les accusaient là d'un crime qui était le leur. Les Juifs ne faisaient point l'usure quand on leur permit de faire autre chose. Ils vivaient de commerce, d'industrie, de petits métiers. En leur défendant ces métiers, en confisquant leurs marchandises, en les dépouillant de tout bien saisissable, on ne leur avait laissé que le commerce insaisissable, ou du moins facile à cacher, l'or et la lettre de change. On les haïssait comme usuriers; mais qui les avait faits tels?