Ces mystérieuses maisons, si on eût pu les bien voir, eussent réhabilité dans le cœur du peuple ceux qu'il haïssait à l'aveugle. La famille y était sérieuse et laborieuse, unie, serrée, et pourtant très-charitable pour les frères pauvres. Implacable pour les chrétiens et se vengeant d'eux par la ruse, le Juif était généralement admirable pour les siens, bienfaisant dans sa tribu, édifiant dans sa maison. Rien n'égalait l'excellence de la femme juive, la pureté de la fille juive, transparente et lumineuse dans sa céleste beauté. La garde de cette perle d'Orient était le plus grand souci de la famille. Morne famille, sombre, tremblante, toujours dans l'attente des plus grands malheurs.

Toutes les fois qu'au Moyen âge l'excès des maux jeta les populations dans le désespoir, toutes les fois que l'esprit humain s'avisa de demander comment ce paradis idéal d'un monde asservi à l'Église n'avait réalisé ici-bas que l'enfer, l'Église, voyant l'objection, s'était hâtée de l'étouffer, disant: «C'est le courroux de Dieu!... c'est la faute de Mahomet!... c'est le crime des Juifs? Les meurtriers de Notre-Seigneur sont impunis encore!» On se jetait sur les Juifs; on égorgeait, on rôtissait; les âmes furieuses et malades se soûlaient de tortures, de douleurs, de supplices. Puis venait l'hébétement qui suit ces orgies de la mort. Tout rentrait dans l'ordre sombre, dans la misère et le servage.

En 1348, par exemple, quand la grande peste sévit en Europe, quand les foules fanatiques des Flagellants couraient toutes les routes en se déchirant de coups pour apaiser la colère de Dieu, ils criaient: «Le mal vient des prêtres!» Et l'on commençait à les massacrer. Le peuple, du fond de la Hollande jusqu'aux Alpes, s'ébranlait; on craignait un carnage universel du clergé, lorsque le coup fut habilement détourné sur les Juifs. Il fallait du sang; on donna le leur.

Au XVIe siècle, on pouvait prévoir sans peine un mouvement analogue à celui du XIVe. Les prêtres avaient tout à craindre. Les paysans se révoltaient partout, spécialement contre les seigneurs ecclésiastiques. Les seigneurs laïques enviaient, accusaient l'énormité de la fortune de l'Église. Menacés par les paysans, ils ne demandaient pas mieux que de détourner leur fureur sur le clergé. Et celui-ci, à son tour, devait recourir à l'expédient qui lui réussissait le mieux, de la détourner sur les Juifs.

Il y avait à Cologne, dans la main et sous l'influence du grand ordre inquisitorial des dominicains, un Juif converti, nommé Grain-de-Poivre (Pfefferkorn). Ce dangereux intrigant, voulant se faire jour à tout prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux Juifs, qui s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné, âme et corps, aux dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'ordre. Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne. Il n'y avait pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les Juifs. Toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse, nouvelle encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie, multipliait les légendes nouvelles, les livres de prières, les pamphlets sanglants des dominicains. Mysticisme et fanatisme, Vierge et Diable, roses et sang humain, tout roulait mêlé au torrent. L'inventeur, Sprenger, publiait en même temps l'horrible Marteau des Sorcières.

Pour commencer un feu, il faut trouver une étincelle. Pour cela s'offrit Grain-de-Poivre. Il surprit l'empereur à son camp de Padoue, et tira du prince étourdi un ordre général pour ramasser et brûler les livres des Juifs. Ces bûchers une fois allumés sur les places, les têtes devaient s'exalter, et bientôt les hommes, pêle-mêle avec les livres, auraient été jetés au feu.

Les Juifs avaient en cour des amis, un entre autres, ce Juif médecin de l'empereur dont on a parlé plus haut; ils obtinrent un sursis et un examen de leurs livres. Parmi ces examinateurs était précisément Hochstraten, l'intime ami de Grain-de-Poivre, le chef des dominicains de Cologne, furieux fanatique, qui très-certainement avait tramé l'affaire. Heureusement il y avait aussi le légiste Reuchlin qui, depuis longues années, s'occupait d'études hébraïques, avait publié une grammaire, un lexique de cette langue, son livre sur le nom de Dieu. Reuchlin était cruellement haï des moines pour avoir écrit une satire de leurs sottes prédications, de plus une farce imitée de notre Avocat Patelin, dont le héros était un moine. Il l'avait fait jouer par les étudiants, qui la représentaient par toute l'Allemagne. Lorsqu'on lança cette pierre aux livres hébraïques, il ne se méprit nullement, il sentit qu'elle l'atteignait. Nommé examinateur, on comptait qu'il n'oserait donner son avis, qu'il signerait en tremblant celui du dominicain. Grain-de-Poivre eut l'effronterie de venir le trouver lui-même, et de le sommer de le suivre dans cette razzia de livres qu'il allait faire par toute l'Allemagne.

Reuchlin, ainsi poussé, et forcé en réalité de combattre pour lui-même, montra une extrême prudence. Il dit que, parmi les livres des Juifs, il y en avait de très-coupables, injurieux pour le Sauveur et pour sa très-sainte Mère; il en cita deux nommément. Ceux-là il fallait les détruire, aux termes de la loi Cornelia, De famosis libellis. En invoquant la loi romaine, il remettait la chose aux tribunaux laïques. La part faite ainsi au feu, il essayait de défendre les autres, dont les uns étaient, disait-il, des commentaires de l'Écriture, des livres de grammaire et autres sciences, des allégories et des apologues, un corps de droit appelé Thalmud, enfin des livres de philosophie et de théologie spécialement appelés Kabale. Il y avait, disait-il, beaucoup de choses ridicules, mais d'autant plus devait-on les conserver pour y trouver les moyens de réfuter les Juifs et de vaincre leur obstination.

Reuchlin s'était bien gardé d'avouer l'admiration profonde qu'il avait pour la Kabale. À quelle source la puisa-t-il? et comment ce grand humaniste, déjà suspect d'hérésie pour ses études grecques, avait-il eu le courage de plonger plus loin que la Grèce dans cette mécréante antiquité?

Né sur le Rhin, Reuchlin avait été d'abord, pour sa belle voix, enfant de chœur de la chapelle du margrave de Bade, puis camarade de son fils aux écoles de France, élève de Paris, d'Orléans, de Poitiers, puis copiste de manuscrits grecs, et correcteur dans la libre imprimerie des Amerbach, à Bâle. Là vint se réfugier le grand théologien des Pays-Bas, l'un des précurseurs de Luther, Wessel, qui prit plaisir à lui enseigner l'hébreu. De Bâle, Reuchlin alla en Italie, vit l'Académie florentine, ce vieux Gemistus Plétho, qui promettait un nouveau Dieu, et ce jeune et étonnant Pic de la Mirandole, qui sut toutes choses, et, entre toutes, préféra la Kabale juive.