L'empereur Maximilien, charmé du génie de Reuchlin et de son zèle érudit pour les droits de l'Empire, lui avait donné la noblesse et le titre de comte palatin.
Reuchlin eut l'occasion nouvelle d'aller en Italie pour une affaire politique et de parler à Alexandre VI. C'était justement en août 1498, trois mois après la mort de Savonarole. La cendre du prophète était tiède encore; tout était plein de lui en Italie, plein de sa parole biblique, comme si Isaïe, Jérémie, avaient péri la veille. Qu'on juge du souffle qu'en rapporta Reuchlin dans ses études hébraïques. C'est alors qu'il publia ses livres contre les moines et ses travaux en faveur de l'érudition juive.
La superstition des nombres ne pouvait faire tort à la Kabale dans un esprit qui la retrouvait chez Pythagore et chez Platon. L'importance mystérieuse attribuée aux signes du langage, aux lettres de l'alphabet, nous l'avons revue de nos jours chez de Maistre et de Bonald. Parmi ces folies, l'antique Kabale a des traits surprenants de raison, de bon sens, entre autres l'adoption du vrai système du monde, si longtemps avant Copernic.
Le Zohar, livre principal de la Kabale, a trouvé en 1815 la preuve incontestable de sa très-haute antiquité. Le code des Nazaréens, découvert et publié alors, dont la doctrine est celle du Zohar, est, de l'aveu des Pères de l'Église, du temps de Jésus-Christ. Donc cette doctrine n'est pas copiée des néoplatoniciens. Le serait-elle de Platon? mais elle lui est positivement contraire, elle est antiplatonicienne. Sa parenté la plus proche, comme l'a si bien démontré M. Franck, est avec les anciennes traditions de la Perse, où les Juifs puisèrent si largement dans la Captivité.
Sublime métaphysique, si antique et si moderne! qui, par un côté, est l'écho de la parole d'Ormuzd, de l'autre, l'étonnant précurseur de la doctrine d'Hegel!
Il y a, dans cette grandeur, des choses d'une tendresse profonde, qui ne pouvaient être inspirées que par cet étonnant destin d'une nation unique en douleur. «L'Éternel, ayant fait les âmes, les regarda une à une... Chacune, son temps venu, comparaît. Et il lui dit: Va!... Mais l'âme répond alors: Ô maître! je suis heureuse ici. Pourquoi m'en irais-je serve, et sujette à toute souillure?—Alors, le Saint (béni soit-il!) reprend: Tu naquis pour cela...—Elle s'en va donc, la pauvre, et descend bien à regret... Mais elle remontera un jour. La mort est un baiser de Dieu.»
La résurrection de la philosophie juive, de la langue hébraïque, par l'Italien Pic de la Mirandole, l'Allemand Reuchlin, le Français Postel, c'est la première aurore du jour que nous avons le bonheur de voir, du jour qui a réhabilité l'Asie et préparé la réconciliation du genre humain. Félicitons-nous d'avoir vécu en ce temps où deux Français avancèrent cette œuvre de religion. Pour ma part, en remerciant Reuchlin et les vénérables initiateurs qui ouvrirent la porte du temple, je ne puis comprimer ma reconnaissance pour ceux qui nous ont mis au sanctuaire. Un héros nous ouvrit la Perse; un grand génie critique nous révéla le christianisme indien. Le héros, c'est Anquetil-Duperron; le génie, c'est Burnouf.
Le premier, à travers les mers, les climats meurtriers, affrontant, pauvre pèlerin, les effrayantes forêts qu'habitent le tigre et l'éléphant sauvage, ravit au fond de l'Orient le trésor éternel qui a changé la science et la religion. Quel trésor? la preuve de la moralité de l'Asie, la preuve que l'Orient est saint tout aussi bien que l'Occident, et l'humanité identique.
L'autre (je le vois encore, dans sa douce figure de brame occidental, dans sa limpide parole où coulait la lumière), l'autre a dévoilé le bouddhisme, ce lointain Évangile, un second Christ au bout du monde.
Nos hommes de la Renaissance ne voyaient pas encore l'ensemble. Il leur advint, comme au voyageur qui gravit dans un temps sombre l'amphithéâtre colossal des Alpes ou des Pyrénées. Dans sa mobile admiration, chaque sommet découvert lui semble le principal, celui qui domine tout. Au XVe siècle, ils virent la Grèce planant sur l'humanité, jurèrent que toutes les eaux vives descendaient des sources d'Homère. Au XVIe, même cri de joie, même exclamation enfantine. Reuchlin voit toute philosophie procéder de la Kabale; Luther toute théologie émaner des livres bibliques; Postel voit toutes les langues sortir de la langue hébraïque; l'idiome humain, c'est l'hébreu.