CHAPITRE II

LA PRESSE—LE CHEVALIER HUTTEN[2]
1512-1516

L'Allemagne, précédée de bien loin par la France du Moyen âge, la devance à son tour aux XVe et XVIe siècles. Par l'initiative de l'imprimerie, par les révolutions des villes impériales, par celles des paysans et leur premier appel au droit, elle témoigne d'une vie forte, pénible, il est vrai, et désordonnée. Mais, telle quelle, c'est encore la vie. Et qui ne la préférerait au repos muet de la mort?

Dans la France de François Ier, un point apparaît lumineux, et tout le reste est obscur. Telle révolte isolée de province contre une aggravation de taxe vous avertit à peine qu'il y a un peuple encore. En Allemagne, ce peuple est partout, et se manifeste partout, dans vingt centres différents, et dans les classes diverses. La grande querelle des savants, l'animation des nobles contre les princes et les prêtres, la fermentation intérieure des villes, même les sauvages émeutes des habitants des campagnes, sont, sous des formes diverses, l'unanime réclamation de la dignité humaine. Les analogies de la France avec ces grands mouvements ne se trouvent que dans l'action solitaire, individuelle de quelques hommes éminents. La grande polémique allemande de Reuchlin, où s'associe tout un peuple de légistes et d'humanistes, que lui comparer en France? L'influence de Budé peut-être, le libéral et généreux prévôt des marchands de Paris, savant et père des savants? l'enseignement hébraïque du futur Collége de France que déjà commence Vatable? L'obscur et timide Lefebvre d'Étaples, hasardant à voix basse, pour quelques amis, l'enseignement qui tout à l'heure va remuer toute l'Allemagne par une voix plus puissante.

Cette Babel du Saint-Empire, construction pédantesque de tant de lois contradictoires, avait eu cela du moins de laisser subsister la vie et le sentiment du droit, au moins comme privilége. Les non-privilégiés eux-mêmes, les misérables paysans, morts et muets en Italie, en France, ils parlent en Allemagne, ils agissent trente ans durant. De 1495 à 1525, s'élève de moment en moment la voix des campagnes allemandes. De la Baltique à l'Adriatique, en suivant le Rhin, et l'Alsace et la Souabe, éclate le cri du paysan. Que veut-il? Rien qu'être homme. Il pousse son ambition jusqu'à vouloir respirer, user un peu de la nature, de l'air, de l'eau, de la forêt. Il ne refuse pas de servir; il voudrait seulement servir aux termes des anciens contrats, ne pas voir sa servitude varier, s'aggraver chaque jour.

Cette modération patiente et résignée est partout dans la révolution allemande. Elle apparaît la même dans l'affaire de Reuchlin contre les dominicains. L'Allemagne ne contestait rien à son Église locale, elle acceptait la justice et l'inquisition de ses évêques. Elle repoussait celle des moines, cette nouvelle inquisition que voulait lui imposer Rome, cette invasion dominicaine conquérante de l'Espagne, qui voulait lui assimiler l'Allemagne, si profondément opposée. À vrai dire, c'était Rome ici qui était révolutionnaire, qui innovait, et que les Allemands, à bon droit, accusaient de nouveauté.

La chose était trop évidente. Rome, dans ses besoins financiers, étendait chaque jour davantage le terrorisme lucratif de l'inquisition. On a vu la tentative de 1462 contre les Vaudois d'Arras, qui, si elle eût réussi, eût forcé la porte des Pays-Bas et de la France. On a vu, en 1488, la tentative d'Innocent VIII sur le Rhin et le Danube, la mission du dominicain auteur du Marteau des sorcières. Les papes variaient en bien des choses, mais non dans leur faveur croissante pour l'ordre de saint Dominique. Ils poussaient devant eux ce glaive sacré, clef magique qui ouvrait les coffres. Le grand financier Alexandre VI fortifia les dominicains. Le bon, le doux, le philosophe Léon X les fortifia, et remit à leurs mains hardies l'exploitation de l'Allemagne. Dépositaires de la doctrine, ces frères puissants de saint Thomas, docteurs, prédicateurs et juges, portaient dans le brocantage du négoce ecclésiastique l'audace et la violence d'une irrésistible force. De bons moines qui quêtaient dans la robe de drap blanc de l'inquisition espagnole ne pouvaient pas quêter en vain.

Il n'y avait qu'un homme bien fort et fortement appuyé sur le grand corps des légistes, tout-puissant en Allemagne, un légiste de l'empereur, cher à la maison d'Autriche, devenu comte palatin et juge de la redoutée Ligue de Souabe, il n'y avait, dis-je, qu'un tel homme pour oser souffler un mot contre les dominicains. Encore, quand Reuchlin dit ce mot, ses amis frémirent et le crurent perdu. Oser répondre à Grain-de-Poivre, saisir à travers les ténèbres la main puissante des moines qui le mettaient en avant, c'était empoigner l'épée par la pointe, s'enferrer sur le fer sacré. Érasme éperdu lui cria qu'il allait beaucoup trop loin.

Les dominicains, avec la hauteur et l'assurance de gens qui ont de leur côté le bûcher et le bourreau, se mirent à plaisanter Reuchlin. Leurs hommes, les professeurs de la Faculté de Cologne, leur Ortuinus Gratius, décochèrent une satire contre le champion des Juifs. Pesante flèche de bois et de plomb, qui, lancée à grand effort, s'abattit honteusement sans avoir pu prendre son vol, parmi les rires et les sifflets. Alors les moines furieux se rappelèrent qu'après tout ils n'avaient pas besoin de raison. Ils ne plaidèrent plus, mais jugèrent, et, sans s'arrêter à l'appel au pape que faisait Reuchlin, ils brûlèrent l'écrit, espérant pouvoir bientôt brûler l'auteur.

Que ferait la cour de Rome? Sacrifierait-elle les dominicains? c'était se couper la main droite. Condamnerait-elle Reuchlin? Il était soutenu plus ou moins ouvertement de l'Empereur, des ducs de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg; trente-cinq villes impériales écrivaient pour lui au pape. Ses adversaires, il est vrai, avaient pour eux la scolastique, l'Université de Paris pâlie et déchue. Mais les juristes, classe si puissante, les humanistes, Érasme en tête, tenaient pour Reuchlin. Chose étonnante, les nobles d'Allemagne, la turbulente démocratie des chevaliers du Rhin et de la Souabe, nullement amis des Juifs et fort sujets à les piller, se déclarent ici pour le défenseur des Juifs, jusqu'à chercher querelle sur les places aux moines et menacer les tonsurés.