N'était-ce pas là un surprenant spectacle, un signe, un avertissement du ciel, qui dénonçait le péril des biens ecclésiastiques? Ces nobles chasseurs, d'odorat subtil, se détournaient d'une proie, parce qu'ils en sentaient une autre que déjà ils flairaient de loin, et dont ils humaient les émanations.
C'est alors, en cette mémorable année 1514, que parurent, une à une, timidement et à petit bruit, les Epistolæ obscurorum virorum, drame excellent d'exquise bêtise par lequel le monde étranger aux couvents et aux écoles fut introduit, initié, aux arcanes des Obscurantins, du peuple des Sots. Ce grand peuple dont nous avons ailleurs esquissé les origines vénérables et trop oubliées, n'avait pas joui, jusqu'au livre des Epistolæ, d'une publicité suffisante. L'esprit humain, mené ailleurs par l'attrait de la lumière, s'en éloignait de plus en plus, mais en lui laissant toute autorité. Il le trouvait si ennuyeux qu'il aimait mieux le subir que l'écouter.
Mais ici on écouta. Quoi de plus intéressant? avec la grâce du jeune âge qui entreprend de lever lourdement sa grosse patte, avec le charme et l'innocence de l'oison qui s'essaye avec le même succès à voler, marcher et nager, d'aimables séminaristes racontent à leur bon père, maître Ortuinus Gratius, leurs petites aventures, lui exposent leurs idées épaisses, leurs doutes, leurs tentations. Ils ne cachent pas trop leurs chutes, les nudités de leur Adam, les mauvais tours que sur le soir leur ont joués la bière ou l'amour. Mais, comme aussi la confiance autorise quelque hardiesse, ils se hasardent à causer des propres aventures du maître; s'ils osaient, ils lui conseilleraient de boire avec modération, il en aurait la main moins prompte, et ménagerait un peu plus l'objet tendre et potelé de ses scolastiques amours.
Bien entendu que ces bons jeunes gens pensent tous admirablement, sont tous implacables ennemis des nouveautés et des novateurs. Ils ne parlent qu'avec horreur de Reuchlin et des humanistes, du nouveau latin, imité d'un quidam nommé Virgile, tandis que le bon latin scolastique languit négligé. À la théorie, ils joignent l'exemple. Jamais dans la rue du Fouarre, aux antres de la rue Saint-Jacques ou de la place Maubert, les Capets ne baragouinèrent un meilleur latin de cuisine. Parfois ils entrent en verve (on n'est pas jeune impunément), ils s'agitent, trépignent, mordent leurs doigts, et dirigent au plafond un œil hébété; leurs pesantes pensées s'alignent et retombent en marteaux de forge... Ils ont rimé... Alors, ils épanouissent un rire tout à fait bestial... La Sottise reconnaît ses fils, elle tressaille de joie maternelle, elle bat de ses ailes d'oies, élance son vol, et reste à terre.
Nul objet de la nature n'est parfaitement connu qu'autant qu'un art habile en a fait l'imitation. La chose se voit moins bien en elle-même qu'en son miroir. Ce grand royaume des sots qui est partout, restait pourtant une terre nouvelle à découvrir, tant que la charitable industrie de son peintre merveilleux ne l'avait pas décrit, dépeint, donné et livré à tous dans ce surprenant portrait.
Et, notez que le grand artiste, qui en poursuit le détail avec la patience des maîtres de Hollande, en donne en même temps la haute formule. Là surtout il est terrible, vrai vainqueur et conquérant, ayant fait sien ce royaume pour y appliquer son droit souverain de flagellation éternelle.
Et d'abord, la perfection de l'imitation était telle, que les simples prirent le livre pour un recueil de lettres familières et pieuses, naïves, sinon édifiantes. Le style est mauvais, disaient-ils, mais le fond est bon. Les dominicains le trouvèrent si bon qu'ils en achetèrent beaucoup pour donner aux leurs. Rome approuva les yeux fermés, n'examinant pas de trop près un livre qui semblait favorable à ses amis de Cologne. De sorte que le pamphlet parut en 1515 chez les Aldes à Venise, muni d'un beau privilége de Léon X pour dix ans et d'un brevet contre la contrefaçon.
«Pourquoi ce grand maître Ortuin a-t-il intitulé son recueil: Lettres des hommes obscurs?—Il l'a fait par humilité, dit un docteur de Paris. Il s'est souvenu du Psalmiste: Misit tenebras et obscuravit.—Moi, dit un carme du Brabant, je crois qu'il a eu en cela une raison plus mystique. Job a dit: Dieu ne révèle sa profondeur qu'aux ténèbres. Et Virgile: Il enveloppait le vrai dans l'obscur (Obscuris vera involvens).»
Sous cette forme ironique, la question n'en est pas moins posée ici dans sa grandeur. Les deux partis sont nommés dès ce jour, le parti des ténèbres et celui de la lumière. Les Obscuri viri sont les hommes des ténèbres aux deux sens, actif et passif, la gente des limaçons qui traînent leur ventre à terre dans la fangeuse obscurité, et les artisans de ténèbres, les mauvaises chauves-souris qui voudraient de leur vol sinistre nous voiler la clarté du jour.
Obscurantistes, Obscurantins, saluez votre bon parrain qui vous a trouvé votre nom, le franc, le véridique Hutten. Le chevalier Ulrich Hutten est en effet le principal auteur des Epistolæ, le vainqueur des dominicains, intrépide héros de la Presse qui brisa l'inquisition allemande, désarma Rome la veille du jour où Luther devait l'attaquer.