En 1513, avant la publication des Epistolæ, la simple robe de drap blanc était un objet de terreur. En 1515, après la publication, on en riait, on s'en moquait, enfants et chiens couraient après. On se demandait même, à Rome, pourquoi ces ignorantes bêtes avaient imposé si longtemps. On s'en voulait d'avoir eu peur. L'effrayant fantôme, empoigné par le courageux chevalier, secoué de sa main de fer, avait paru ce qu'il était, une guenille, un blanc chiffon, à épouvanter les oiseaux.
C'est la première victoire de la Presse, et certes une des plus grandes. C'est la première fois que le vrai glaive spirituel triompha du glaive de la matière et des sots.
La noble armée de la lumière, des amis de l'humanité, apparut dans toute l'Europe marchant une et majestueuse, sous le drapeau de la Renaissance. En Allemagne, Suisse et Pays-Bas, les fondateurs de la critique, Érasme, Reuchlin, Mélanchthon, les illustres imprimeurs, les Amerbach et les Froben, les poètes des villes impériales, l'âpre Murner, le bon Hans Sachs, le cordonnier de Nuremberg, le dictateur de l'art allemand, le grand Albert Dürer. En Angleterre, les juristes, Latimer, et Thomas Morus qui prépare son Utopie. En France, le grave Budé, qui va fonder le Collége de France, le jeune médecin Rabelais et l'école pantagruéliste, le vénérable Lefebvre qui, six ans avant Luther, enseigne le luthéranisme.
Variété infinie d'écoles et d'esprits divers, qui s'accordent pourtant, qui tous nous sont chers à deux titres. Tous voulurent le libre examen, tous eurent horreur de la violence, de la cruauté, du sang, tous eurent un tendre respect de la vie humaine.
Parti sacré de la lumière, de l'humanité courageuse! Philosophes, voilà nos ancêtres, les pères vénérables du XVIIIe siècle, les légitimes aïeux de celui qui devait défendre Calas et Sirven, briser la torture dans toute l'Europe et l'échafaud des protestants.
Il faut faire connaître ce chevalier Hutten qui, malgré le pape et l'Empereur qui ordonnent le silence, vient d'ébranler toute la terre de ce terrible éclat de rire. L'Empereur passe au parti d'Hutten, le nomme son poète lauréat, et le front du bon chevalier est décoré du laurier virgilien par la main d'une belle demoiselle allemande, fille du savant Peutinger, conseiller de Maximilien.
Hutten, né en 1488, mort en 1525, dans sa très-courte vie, fut une guerre, un combat.
Et cet homme de combat fut, comme il arrive aux vrais braves, un homme de douceur pourtant, un cœur bon et pacifique. C'est le jugement qu'en portait le meilleur juge des braves, l'intrépide et clairvoyant Zwingli, quand il le reçut à Zurich: «Le voilà donc, ce destructeur, ce terrible Hutten! lui que nous voyons si affable pour le peuple et pour les enfants. Cette bouche d'où souffla sur le pape ce terrible orage, elle ne respire que douceur et bonté.»
«Grand patriote! dit Herder, hardi penseur! enthousiaste apôtre du vrai! il était de force à soulever la moitié d'un monde!»
L'Allemagne du XVIe siècle qui formulait profondément, lui a trouvé son vrai nom: L'Éveilleur du genre humain.