Il y a du coq, dans Hutten, de cet amant de la lumière qui la chante en pleine nuit; dès deux heures, trois heures, longtemps avant l'aube, il l'appelle, quand nul œil ne la voit encore, il la pressent dans les ténèbres d'un perçant regard de désir.
Il chanta pour la Renaissance, pour les libertés de la pensée. Il chanta pour la patrie allemande et la résurrection de l'empire. Il chanta pour les conquêtes de la Justice future, pour le triomphe du Droit et de la Révolution.
Fils du Rhin, comme Reuchlin, Mélanchthon (et Luther même l'est par sa mère), Hutten eut dans le sang la vive et mâle hilarité de ce vin généreux, loyal, qui pousse l'homme aux choses héroïques.
Mais celui-ci est tout du Rhin, toute lumière et sans mysticisme. Sa réforme n'est point spéciale, exclusivement religieuse. Elle embrasse toute vie allemande, tout point de vue national; elle veut une autre société, elle s'allie au peuple, à la foule. Elle ne s'enferme point dans la bible juive.
Voilà l'homme et sa grandeur. Maintenant, mettons à côté toutes les misères de l'étudiant allemand tous ses ridicules, Hutten, c'est l'étudiant, de la naissance à la mort.
Il naît au point le plus guerrier de l'Allemagne, dans les forêts qui séparent la Franconie de la Hesse. Son père, noble chevalier, décide que la frêle créature ne pourrait porter la lance: il sera prêtre. Mais Hutten décide autrement. Dès quinze ans, il saute les murs, et se met en possession du vaste monde, en possession du hasard, de la faim et de la misère. Le voilà étudiant.
Le malheur, c'est que les études de ce temps lui font horreur. Entre les deux scolastiques de la théologie et du droit, il choisit la poésie. Aux menaces de sa famille, il répond en vers charmants qu'il a pour but de n'être rien. Mon nom, dit-il, sera Personne. Il n'est rien et il est tout; personne, c'est dire tout le monde, la voix impersonnelle des foules.
Sur toute grande route d'Allemagne, en toute ville impériale, aux places, aux académies, vous auriez eu l'avantage de rencontrer, noblement déguenillé avec sa longue rapière, le chevalier-poète Hutten. Il vivait de dons, de hasards, couchait trop souvent à la belle étoile. Deux choses mettaient à l'épreuve sa délicate complexion, les duels, les galanteries. Celles-ci, dès le premier pas, coûtèrent cher à sa santé, comme il l'explique lui-même.
Sauf ces échappées fâcheuses aux pays maudits de Cythère, c'était l'autre amour qui possédait son cœur, l'amour de la mère Allemagne et du saint empire germanique. Quiconque souriait à ce mot était sûr d'avoir affaire à l'épée d'Hutten. Et non-seulement l'Empire, mais l'empereur Maximilien ne pouvait être nommé devant lui qu'avec le plus profond respect. Des Français s'en moquaient à Rome. Hutten, sans faire attention qu'ils étaient sept contre lui seul, les chargea, et il assure qu'il les mit en fuite. Lui qui véritablement ne haït jamais personne, il croyait haïr la France. C'est un des premiers types de nos amusants Teutomanes, des étudiants chevelus, que nous voyons représenter Siegfried, Gunther et Hildebrand. Race innocente de bons et véritables patriotes! Ils ne savent pas combien nous sympathisons avec eux! combien nous leur savons gré de ce grand cœur pour leur pays! Vaines barrières! Eh! croient-ils donc que Molière, Voltaire ou Rousseau nous soient plus chers que Beethoven? Pour moi, lorsqu'en février je vis sur nos boulevards se déployer au vent de la Révolution le saint drapeau de l'Allemagne, quand sur nos quais je vis passer leur héroïque légion, et que tout mon cœur m'échappait avec tant de vœux (hélas! inutiles), étais-je Français ou Allemand? Ce jour, je n'eus pas su le dire.
Hutten, après sa victoire, alla voir de près les vaincus. Il repassa en Italie, vit Rome attentivement, et, sa vue s'agrandissant, il conçut enfin le pape comme ennemi de la chrétienté. Il écrivit tout un volume d'épigrammes sur la ville «où l'on commerce de Dieu, où Simon le Magicien donne la chasse à l'apôtre Pierre, où les Caton, les Curtius, ont pour successeurs des Romaines; je ne dis pas des Romains.»