La meilleure satire, sans nul doute, fut la publication qu'il fit du livre de Laurent Valla sur la fausse donation de Constantin au pape, ce faux solennel de la papauté, hardiment soutenu, défendu, tant qu'on put le faire dans l'ombre, avant la lumière de l'imprimerie.
À qui l'éditeur dédie-t-il cette publication mortelle à la cour de Rome, qui fut le plus grand encouragement de Luther (celui-ci l'avoue)? À un philosophe, sans doute, à un esprit libre, dégagé de tout préjugé, à un de ces humanistes à moitié païens, à ces cardinaux idolâtres, comme Bembo ou Sadolet, qui ne jurent que par Jupiter? Bien mieux, à Léon X.
Il revenait de l'Italie qui, sur ses ruines et son tombeau, venait de donner le chant de l'Arioste. Vieux avant l'âge, de fatigue, de misère et de maladies, il était rentré à son misérable donjon de Steckelberg, dans la Forêt-Noire, noble petit manoir sans terre qui ne nourrissait pas son maître. Il vivait d'esprit, de satire, du bonheur de s'imprimer lui-même, de sa presse, de ses caractères. Chaque jour, il écoutait mieux les conseils des amis sages, hommes pratiques, expérimentés, qui vous conseillent toujours de suivre lâchement le torrent et de faire comme les autres. Le Léon X de l'Allemagne, le jeune archevêque Albert de Brandebourg, électeur de Mayence, l'appelait comme son hôte, son conseiller et son ami. C'est pour lui qu'Hutten a écrit son traité fort curieux sur la grande maladie du temps, dont lui-même avait tant souffert, et dont le gaïac l'avait, dit-il, assez bien guéri. Mais nulle maladie, nulle gangrène, nul ulcère pestilentiel ne pouvait se comparer à cette cour de Mayence. Nous en parlons savamment aujourd'hui, ayant le détail de la sale cuisine où ce digne archevêque marmitonna l'Allemagne pour l'élection de Charles-Quint. J'avais deviné ce honteux et malpropre personnage sur le désolant portrait qu'en a tracé Albert Dürer dans ses cuivres véridiques, terribles comme le destin.
Ce brocanteur de l'empire avait alors entrepris deux affaires de banque: la vente des indulgences et celle de la couronne impériale, que la mort probable de Maximilien allait bientôt mettre à l'encan. Il trouva piquant, utile, d'attirer chez lui le malade, pauvre affamé, oiseau plumé, qui, l'aile à moitié brisée, avait besoin d'un refuge, et qui, tel quel, n'en était pas moins l'éveilleur du monde et la grande voix de la Révolution.
Le prélat machiavéliste calculait parfaitement qu'un tel hôte allait le couvrir des attaques de l'opinion. Contre l'indignation publique il allait avoir réponse, contre toute injure méritée. «Voleur, vendeur d'orviétan.» Oui, mais protecteur d'Hutten. «Associé des usuriers et chef du grand maquerelage.» D'accord, mais hôte d'Hutten, ami des Muses, patron des libres penseurs, des savants.
Hutten lui-même, qu'en disait-il? Le pauvre diable n'avait pas l'esprit tout à fait en repos; on le sent par la longue, très-longue, interminable lettre qu'il écrit pour s'excuser à un ami de Nuremberg. Il lui prouve facilement que sa situation est intolérable, que la pire vie est celle du chevalier de la faim dans un manoir de la Forêt-Noire. Mais il prouve beaucoup moins bien que, de la cour de Mayence, il agira mieux sur l'opinion, qu'il va gagner à la bonne cause les princes, les nobles, etc. Il tâche de tromper et de se tromper. «Ah! si je pouvais, dit-il, parler, vous tout dire!...»
Ce qui reste net, c'est qu'Hutten, ayant tué le mauvais latin et la scolastique, ayant estropié pour jamais les dominicains et rendu l'inquisition impossible en Allemagne, avait fait beaucoup; il lui fallait une halte pour se reconnaître. Il s'arrangeait avec lui-même et se donnait des prétextes pour faire comme François Ier, pour faire aussi son Concordat avec ce pape de Mayence. De quoi celui-ci riait dans sa barbe, croyant avoir confisqué l'aigle dans son poulailler.
À tort. Un tel patriote avait le cœur trop allemand pour rester sur cette bone. Au premier cri de Luther, il s'éveilla brusquement, et sans s'allier autrement avec le pieux docteur, il alla prendre asile chez le chevalier Seckingen, vengeur des opprimés et défenseur des faibles, dont on appelait le château l'Hôtellerie de la Justice.