On conte que Charles-Quint, à son passage en France, en voyant le trésor et les joyaux de la couronne, aurait dit dédaigneusement: «J'ai à Augsbourg un tisserand qui pourrait payer tout cela.[3]»

Avec l'avènement de François Ier et de Charles-Quint coïncide celui d'une autre dynastie, l'avènement des Fugger d'Augsbourg et de la banque allemande. Humble et redoutable puissance qui, dans les moments décisifs, tranche le nœud gordien qu'aucun roi n'eût pu délier.

Deux royaumes de banque avaient passé, celui des Juifs, puis celui des Lombards, Génois et Florentins. Et voici la banque allemande qui, par l'étroite ligue d'Augsbourg avec Anvers, subordonna la banque italienne.

Les Fugger, refusant le concours des Génois, concentrant l'argent allemand, fermant la banque au roi de France, enlevèrent la couronne impériale et la donnèrent au souverain des Pays-Bas. D'autre part, seuls encore et sans les Italiens, ils se constituèrent receveurs de la vente des indulgences, leur caisse marchant avec la croix, leurs commis avec les prêcheurs. En sorte qu'ils firent les deux grosses affaires qui changèrent la face du monde. Ils firent Charles-Quint et Luther.

Celle de l'élection, longtemps fort mal connue, l'est maintenant dans tout son lustre, grâce à la publication des dépêches de Marguerite d'Autriche qui, malgré Charles-Quint, remit toute l'affaire aux Fugger, la centralisa, l'emporta. (Leglay, Nég. Autrich., t. II, 1845.)

Cette victoire de la banque allemande sur ses rivales eût pu se deviner. Le Juif, si maltraité, était suspect de haine; sa sombre maison faisait peur. L'Italien, au contraire, brillait trop et faisait envie. Ajoutez que Florence et Gênes firent tort à leur crédit en mêlant la banque et la politique. Florence fit banqueroute avec les Médicis. La banque génoise de Saint-Georges changea de caractère en prenant une royauté, en se faisant reine de Corse.

Telle ne fut pas la banque des Pays-Bas et d'Allemagne. Humble (dans l'origine) fut son comptoir, n'affectant rien que son petit profit, traitant l'argent pour l'argent seul. L'usure ne fut pour elle ni vengeance ni ambition. L'argent, ce nouveau dieu du monde, élut ces bonnes gens parce qu'ils le servaient pour lui-même. Tout dieu veut être aimé ainsi.

Et aussi, il arriva que cette puissance nouvelle apparut là dans un degré d'impersonnalité et d'abstraction, qu'elle n'avait pas eu dans les mains passionnées des Juifs ou des Génois, artistes, virtuoses en usure.

On demandera peut-être comment cette banque, vraiment impersonnelle, impartiale, aveugle et sourde, se décida toujours pour Charles-Quint plutôt que pour François Ier. Parce que Charles-Quint donnait un gage, non sa parole de prince, dont on se fût peu soucié, mais la solide garantie du commerce d'Anvers et d'autres villes. Commerce qui lui-même avait en garantie les droits qu'il acquittait à l'entrée de l'Escaut, les payant d'une main et les recevant de l'autre. De sorte que tout ceci se passait sans le prince. Sur les cuirs ou les laines anglaises qu'elle faisait entrer, Anvers payait des droits, à qui? à elle-même. Et elle se couvrait ainsi des sommes que tiraient d'elle Augsbourg et les Fugger, lesquels payaient aux électeurs, aux princes, à tous, pour les affaires de Charles-Quint.

Telle fut la mécanique, jusqu'à la grande invasion de l'or américain. C'est la cause réelle des succès de Charles-Quint. Augsbourg, Anvers et Londres étaient pour lui. Les Allemands, outre la sûreté, avaient aussi, il faut le dire, un faible personnel pour ces banquiers d'Augsbourg. Pourquoi? La cause en est dans la simplicité, dans l'ostentation de mesquinerie et de petitesse qui les signale à leurs commencements. Plus tard, ils se firent princes et gâtèrent tout.