La vraie tradition antique d'une bonne banque bourgeoise, calquée sur le petit ménage allemand, flamand, se trouve conservée dans les peintures qui ornent leur hôtel de ville. C'est d'abord, il est vrai, l'apothéose d'Augsbourg elle-même. Augsbourg, reine triomphante dans un char que traînent des rois, des cardinaux, ses débiteurs sans doute. Puis, Augsbourg, bonne ménagère, laborieuse et féconde; visiblement enceinte; et qui plus qu'elle enfante? Par un enfantement éternel et tacite, les florins, les ducats, y vont se procréant. Ailleurs, enfin, cette reine se montre naïvement en sa cuisine, avec baquets, faïences et casseroles, portant des clefs et la devise: «Tout et partout.» Clefs magiques d'argent pour ouvrir les coffres et les cœurs. Toute-puissante cuisine, où la Circé allemande prépare incessamment les breuvages et les sauces qui changèrent plus d'un homme en bête.
Mais n'est-ce pas ravaler les choses? Loin de là. Consultons les commentaires de ces tableaux, je veux dire les inscriptions et les grisailles qui en donnent hardiment l'esprit. Un étrange amour de bassesse y règne et y triomphe. Je vois dans ces grisailles, autour du berceau d'un enfant, le boudin qui doit le nourrir; sur sa tête (poétique image), pend un petit cochon tout cuit. Le vrai couronnement est la devise inscrite sous un Vespasien: «L'argent sent toujours bon.» (Lucri bonus odor.)
Nous donnerons tout à l'heure le détail. Mais nous devons tout d'abord caractériser ces prodigues que la nécessité mit dans les mains des banquiers allemands.
Tous les rois étaient jeunes, ou mineurs, ou majeurs à peine. La mort avait en une fois changé toute la scène du monde. Le pape même, Léon X, qui avait trente-neuf ans en 1516, pouvait passer pour jeune, relativement aux autres papes. Henri VIII avait vingt-quatre ans, François Ier vingt-deux, Charles-Quint seize, Louis de Hongrie dix. Toute cette jeunesse était fort gaie, on peut le croire (moins le petit Charles-Quint, étonnamment sérieux); les cours n'étaient que fêtes, rires, badinages, et l'argent coulait comme l'eau.
Le plus régulier de ces princes, le seul qui eût des mœurs, Henri VIII, beau jeune homme, un peu gros déjà, avec tout le bouillonnement et l'agitation physique de la jeunesse anglaise, avait été conquis par le fils d'un boucher, le facétieux cardinal Wolsey, qui le prit par les farces, par la chasse, les chiens, les chevaux, les faucons. Henri, esprit bizarre, aimait également à ferrailler dans l'escrime, dans la scolastique. Il se croyait né pour la guerre. Déjà il avait épuisé en vaines tentatives sur la France le Trésor d'Henri VII. Mais l'Angleterre, à ce moment puissamment productive, pouvait donner beaucoup; et son roi, en réalité de tous le plus à l'aise, prêtait au roi d'Espagne, fort indigent alors, et croyait le subordonner.
Celui-ci, à qui l'Amérique rendait fort peu encore, était aux expédients. Naples rapportait très-peu. Les Pays-Bas souvent refusèrent, et dans les cas les plus pressants. Sans un prêt d'Henri VIII, Charles n'aurait pu passer en Espagne. Et dans l'affaire de l'élection impériale, il arriva une fois qu'un courrier ne partit pas, faute d'argent.
La cour la plus coûteuse était celle de François Ier. Cette joyeuse cour, toujours en route, semble un roman mobile, pèlerinage pantagruélique le long de la Loire, de château en château, de forêt en forêt[4]. Partout les grandes chasses et l'étourdissement du cor. Partout les grands banquets, et la table sous la feuillée pour quelques milliers de convives. Puis, tout cela disparaissait.—Les pauvres envoyés du roi d'Espagne ne savaient jamais où ni comment joindre le roi de France. Il se levait fort tard, et l'autre roi, sa mère, très-tard aussi. On venait en vain au lever; le roi dormait. On revenait plus tard; le roi était à cheval, bien loin dans la forêt. Le soir était trop gai; à demain les affaires. Le lendemain, on était parti; la cour était en route; les envoyés trouvaient quelques serviteurs attardés qui leur disaient en hâte que le roi couchait à dix lieues de là.
Un roi, tellement voyageur, devait connaître le royaume, ce semble, être en rapport avec le peuple, la noblesse, du moins. C'était tout le contraire. Il voyageait, captif en quelque sorte d'une cour qui lui cachait le reste. Sa prodigalité profitait à très-peu de gens. Le lendemain de son avènement, il mit un impôt onéreux. Pourquoi? Pour le donner. Il en fit un cadeau à Montmorency, à Brion, deux ou trois camarades.
Autre n'était la vie de Léon X. Il n'y eut jamais plus plaisant pape. Sous ce nom grave et léonin, Jean de Médicis était un rieur, un farceur, et il est mort d'avoir trop ri d'une défaite des Français. Raphaël, qui nous a transmis sa grosse face sensuelle, n'a osé en marquer le trait saillant, les yeux bouffons et libertins. Friand de contes obscènes, de paroles (n'ayant plus les œuvres), il avait toujours une oreille pour Castiglione, l'autre pour l'Arétin. On connaît celui-ci. L'autre, nous l'avons au Louvre (par Raphaël aussi), conteur aux yeux lubriques, au teint rougi, vineux, âcre d'histoires salées qui réveillaient les vieux. Entre ces bons Pères de l'Église, le pape, au même théâtre entre deux compartiments, faisait jouer devant lui la Calandra et la Mandragore, pièces fort crues, très-près des priapées antiques que lui refaisait Jules Romain.
Il croyait avoir peu à vivre, et vivait double, menant la vie comme une farce, aimant les savants, les artistes comme acteurs de sa comédie. Ses meilleurs amis, toutefois, furent les grands latinistes, non l'Arioste, ni Machiavel, ni Michel-Ange. Il tint celui-ci dix ans à Carrare à exploiter une carrière, craignant apparemment que cette figure tragique ne lui portât malheur.