Ce n'est pas que cette cour si gaie n'ait eu aussi ses tragédies. Les cardinaux, qui avaient cru nommer un rieur pacifique, furent un peu étonnés lorsque, tout en riant, il en étrangla un, le cardinal Petrucci. Profitant de cet étonnement et de cette terreur, il fit (ce que n'avait pas osé Alexandre VI) trente et un cardinaux en un jour, faisant d'une pierre deux coups, assurant à sa famille la prochaine élection, et remplissant ses coffres par cette vente de trente chapeaux. Malheureusement, les coffres étaient percés. Il lui fallut, le lendemain, entamer avec Albert de Mayence (c'est-à-dire avec les Fugger) la grande affaire des indulgences.
Le Concordat ne profita guère plus à François 1er. Lorsque Duprat, à Bologne, soumit le roi au pape, lui fit servir Léon X, marcher devant lui et lui donner à laver, il disait à son maître qu'avec ce Concordat, le pape ne retenant qu'une année du revenu, et laissant au roi les nominations, il allait avoir à donner six archevêchés, quatre-vingt-trois évêchés, nombre d'abbayes, etc. Belle liste civile, pour qui l'eût employée. Le roi la gaspilla. Les favoris eurent tout, la noblesse rien, et elle fut aussi irritée que le peuple. Les parlementaires et l'Université, qui jusque-là partageaient avec les clients des seigneurs, eurent à peine à ramasser les miettes. Grande mauvaise humeur, que Paris partagea. Pour don de joyeux avènement, le roi avait fait fouetter un Parisien, un certain abbé Cruche, qui gagnait sa vie à jouer de cabaret en cabaret de petites farces contre la cour, qu'avait tolérées le bon Louis XII. Paris comprit alors ce qu'était un roi gentilhomme.
Moins dépensière, la cour de Charles-Quint ne fut pas moins pesante et dévorante, par l'avarice de ses conseillers flamands.
La furieuse faim d'or et d'argent que les Espagnols portèrent en Amérique, les Flamands la portèrent en Espagne. Quoiqu'ils se crussent maîtres, ayant le roi avec eux, quoiqu'ils prissent les grosses places et les grands évêchés (Tolède, par exemple, pour un Croy de dix-huit ans!), ils crurent cependant qu'en un pareil pays, peu endurant et sombre, le plus sûr était d'emporter. Les Castillans se croyaient garantis parce qu'ils avaient fait jurer au roi de ne laisser sortir ni or ni argent. Les Flamands ne s'en soucièrent. Avec une industrie étonnante, ils ramassèrent tout le numéraire, spécialement de beaux ducats de Ferdinand et d'Isabelle, d'or très-pur, sortis de Grenade, gros à emplir la main. Il en resta si peu, que quand un Espagnol en apercevait un, il mettait la main au bonnet, lui disant dévotement: «Dieu vous sauve, ducat à deux têtes! puisque M. de Chièvres ne vous a pas trouvé!»
Rien ne dérangea les Flamands dans ce déménagement méthodique du vieil or espagnol. La Jacquerie de Valence qui éclata, l'insurrection de Castille, ne les en tirèrent pas. S'ils firent convoquer les Cortès, ce fut sur le rivage, dans un port de Galice, à l'extrême bout de l'Espagne, ayant là leurs vaisseaux et pouvant embarquer leur proie. Madame de Chièvres, en bonne ménagère, apporta là la charge de quatre-vingts chariots et de trois cents mulets; madame de Lannoy celle de dix fourgons et de quarante chevaux; le confesseur du roi celle de seize mulets et de dix chariots. Ainsi du reste. Un milliard de ducats, dit-on. Ce qu'ils laissèrent, ce fut la guerre civile.
Pendant ces trois ans passés en Espagne, tout leur soin était de ne pas être dérangés par la France. Ils amusaient François Ier de l'idée de faire épouser une fille de France au jeune Charles. Le roi n'était pas dupe; il trouvait doux d'être trompé, tant qu'on lui paya une grosse pension de cent mille écus d'or sous ce prétexte de mariage. Charles-Quint, âgé de seize ans, écrivait: «Mon bon père» à un jeune homme de vingt-quatre. Cette longue comédie est merveilleusement peinte dans les dépêches (surtout du 7 juin 1518). L'envoyé de Charles, poursuivant le roi sur la Loire, est parvenu enfin a le saisir; il le tâte et retâte. Le roi, très-informé des embarras d'Espagne, et très-convaincu qu'on le trompe et sur le mariage, et sur la restitution de la Navarre, et sur l'Italie, et sur tout, parle «froidement, sombrement.» Il n'est pas dupe, et il le montre bien. Et pourquoi donc alors ne profite-t-il pas de la révolution d'Espagne et de la guerre civile? Pourquoi? Deux autres guerres l'occupent: la guerre des femmes d'abord qui se fait à sa cour entre sa maîtresse et sa mère. La guerre du Turc ensuite. Car tout le monde en parle, en frissonne, et la chrétienté entière regarde vers François Ier. Mais pour mener l'Europe contre le Turc, il faut être empereur. C'est là le grand souci. Il faut déposséder la maison d'Autriche qui, depuis près d'un siècle, occupe ce trône électif, et qui, cette fois, énormément puissante par l'Espagne, par les Pays-Bas, par les Indes, par l'héritage éventuel de Hongrie et Bohême, ne prendra pas l'Empire seulement, mais bien le gardera.
Grand rôle de sauver l'Empire et l'Europe, du Turc et de l'Autriche!
«Mais l'Europe, pourtant, s'est sauvée elle-même.» Point du tout. Elle le fut en 1458 par un merveilleux hasard, l'incroyable héroïsme d'une petite nation, les Hongrois, et d'un homme, Huniade. En 1529, devant Vienne, le salut fut l'orgueil des Turcs, qui ne daignèrent pas amener de l'artillerie de siége.
Le hussard hongrois, il est vrai, était supérieur au spahi. Mais nulle infanterie européenne ne tint devant les janissaires.
Contre cette force épouvantable, ce n'était pas trop de l'union serrée de la gendarmerie française avec le fantassin espagnol, suisse, et le lansquenet allemand.