Tous devaient quitter leur orgueil, et, tout naïvement, chercher un capitaine, un Huniade, un Mathias Corvin, s'il en était. Mais, s'il n'en était pas, si les héros manquaient, s'il fallait recourir aux rois, l'empereur naturel de la situation était le roi de Marignan.
Nous ne voulons pas dire qu'il en fût digne. Mais on l'en croyait digne, ce qui est déjà beaucoup. Et c'est précisément parce qu'on le croyait tel, qu'on ne le nomma pas, qu'on nomma celui qu'on jugeait un jeune garçon médiocre. Son ambassadeur même écrivait: «Les Allemands ne connaissent pas beaucoup le roi d'Espagne, et ils n'en disent pas grand bien.»
Les électeurs ne voulaient pas d'un électeur; ils se jalousaient trop; ni d'un petit prince, d'un seigneur, qui n'eût pu payer (Nég. Autr. II, 418). Il leur fallait un roi qui aidât aussi l'Allemagne dans son péril. Des deux, choisir celui qu'ils croyaient incapable, c'était une trahison inepte, aveugle, autant que criminelle.
Le Turc d'alors était le vrai Turc des légendes, non un Bajazet II, gras, pacifique et lent, poète mystique, qui laissa faire la guerre, non pas le Salomon ou Soliman des Turcs qui devint l'ami de la France. Celui-ci, le sultan Sélim fit peur aux Turcs eux-mêmes. La chose infaisable et terrible, à laquelle nul n'osa toucher, lui, il la fit. Il réforma les janissaires, mit leurs chefs dans sa main. Tellement il avait imprimé l'épouvante de sa force et de sa cruauté.
Les ambassadeurs vénitiens qui le suivent en tremblant dans ses victorieuses campagnes et ses massacres, ne sont pas terrifiés seulement, ils sont subjugués. On est stupéfait de lire que Mocenigo disait de cet exterminateur: «Nul ne fut si juste et si grand, nul plus humain.» Les bras en tombent.
Sa courte vie fut comme un arc d'acier, tendu à rompre, par une puissante machine. Ni joie, ni table, ni femme; rien d'humain. Rien que la guerre, l'extermination sainte, et les joies de la mort. Il était buveur d'opium, mais justement assez pour se tenir toujours froidement exalté, impitoyablement cruel. Poète subtil, bandé au sublime et mis par son lyrisme au-dessus de toute vie; d'autre part, d'une abstraction plus mortelle à la vie encore. Son horrible spiritualisme le rendait particulièrement altéré du sang de ceux qui ont mis l'esprit dans la chair, des croyants de l'incarnation (chrétiens, persans, etc.).
Notez que dans les grands massacres, cet homme singulier ne prétendait rien faire que sur bonne raison, bons textes du Coran, réponses de prêtres et de juristes. Il était très-embarrassant pour ceux-ci, et effrayant par sa subtilité, leur posant des questions, indifférentes en apparence, et leur surprenant des réponses à noyer le monde de sang. Après l'immense carnage des Mamelucks d'Égypte, il organisa dans tout l'empire par une police savante et clairvoyante une complète Saint-Barthélemy des partisans des doctrines persanes et de l'incarnation d'Ali. Il procédait par ordre. Cela fait, il passa aux chrétiens, posant à son moufti une question captieuse qui, subtilement interprétée, impliquait le massacre d'une douzaine de millions d'hommes. Le grand vizir, épouvanté, ne l'arrêta qu'en faisant venir trois hommes de cent ans, vieux janissaires, qui jurèrent que Mahomet II avait promis la vie aux Grecs.
Sélim espérait bien se dédommager sur l'Europe, à qui Mahomet n'avait rien promis. Et déjà il avait demandé au moufti: «N'est-il pas méritoire de tuer les deux tiers des vivants pour le salut de l'autre tiers?»
On ne voit pas, dans l'état de division où étaient les chrétiens, ce qui eût arrêté ce scolastique de la mort. Il avait pris l'Égypte sur les Mamelucks, les premiers cavaliers du monde, pris la Syrie et la Babylonie, frappé et mutilé la Perse pour toujours, et tout cela par les armes modernes et le génie civilisé, par l'artillerie, l'infanterie, une tactique habile. La parfaite justesse de ses vues se montrait en ceci, qu'il ne voulait pas faire un pas vers l'Allemagne, sans se créer d'abord une marine pour terrifier, paralyser la Méditerranée, l'Espagne et l'Italie.
Cela donnait à la chrétienté une année ou deux de répit.