Je m'explique. Personne n'eût osé formuler ainsi cette idée. Et pourtant elle était implicitement contenue dans l'opinion des érudits: «Que la philosophie rabbinique était supérieure, antérieure à toute sagesse humaine; que les chefs des écoles grecques étaient les disciples des Juifs.»

Relever les Juifs à ce point, c'était les donner pour maîtres à l'Europe dans les choses de la pensée, comme ils l'étaient déjà certainement dans la médecine et les sciences de la nature.

Le jeune prince italien Pic de la Mirandole, étonnant oracle de l'érudition, qui, vivant, fut une légende, comme mort le fut Albert le Grand, avait dit audacieusement de la philosophie juive: «J'y trouve à la fois saint Paul et Platon.»

Ses thèses sur la Kabale furent imprimées en 1488, avant l'horrible catastrophe d'Espagne, qui brisa les écoles juives et dispersa dans l'Europe, dans l'Afrique, jusque dans l'Asie, la tribu la plus civilisée et la plus nombreuse de ce peuple infortuné.

C'est au milieu de ce naufrage, en 1494, quand ses lugubres débris apparurent dans les villes du Nord parmi les huées d'un peuple impitoyable; c'est alors qu'un savant légiste, Reuchlin, publia son livre: De verbo mirifico, dont le sens était: «Seuls, les Juifs ont connu le nom de Dieu.»

Ces misérables, assis sur la pierre des places publiques, hâves, malades, qui faisaient horreur, qui n'avaient plus figure d'hommes, les voilà, par ce paradoxe, placés au faîte de la sagesse, reconnus pour les antiques et profonds docteurs du monde, les premiers confidents de Dieu.

Dans leurs livres et dans leur langue, Reuchlin montrait les hautes origines et des nombres de Pythagore et des principaux dogmes chrétiens.

Le progrès des humanistes avait sans doute amené là. Ils avaient, au XVe siècle, dans l'Académie florentine, adoré la sagesse grecque et naïvement préféré Platon à Jésus. On pouvait prévoir qu'au XVIe la curiosité humaine transporterait son fanatisme à une doctrine plus abstruse, à une langue peu connue encore, et que, de la Grèce, désormais sans mystère, elle remonterait au lointain Orient.

Qu'on estimât plus ou moins les livres hébraïques et la philosophie des Juifs, on ne devait pas oublier le titre immense qu'ils ont acquis pendant le Moyen âge à la reconnaissance universelle. Ils ont été très-longtemps le seul anneau qui rattacha l'Orient à l'Occident, qui, dans ce divorce impie de l'humanité, trompant les deux fanatismes, chrétien, musulman, conserva d'un monde à l'autre une communication permanente et de commerce et de lumière. Leurs nombreuses synagogues, leurs écoles, leurs académies, répandues partout, furent la chaîne en laquelle le genre humain, divisé contre lui-même, vibra encore d'une même vie intellectuelle. Ce n'est pas tout: il fut une heure où toute la barbarie, où les Francs, les iconoclastes grecs, les Arabes d'Espagne eux-mêmes, s'accordèrent sans se concerter pour faire la guerre à la pensée. Où se cacha-t-elle alors? Dans l'humble asile que lui donnèrent les Juifs. Seuls, ils s'obstinèrent à penser, et restèrent, dans cette heure maudite, la conscience mystérieuse de la terre obscurcie.

Les Arabes prirent d'eux le flambeau, et des Arabes les Chrétiens. Primés par les uns et les autres, les Juifs subirent, au XIVe et au XVe siècles, une cruelle décadence. Néanmoins ils restaient en Espagne (autant et plus que les Maures) le peuple civilisé. Leur dispersion dans l'Europe fut, pour ainsi dire, l'invasion d'une civilisation nouvelle. Tout subit l'influence occulte et d'autant plus puissante des Juifs espagnols et portugais.