Le fort et fidèle interprète de la pensée du peuple, le consciencieux ouvrier Albert Dürer, qui a mis les récits des rues dans ses cuivres savants, dans ses bois baroques et sublimes, a consacré par une célèbre gravure le canon de Mahomet II, le grand canon aux monstrueux boulets de marbre qui lançait cinq quintaux par coup. On voit au fond d'épaisses et ondoyantes moissons, de riches granges à vastes toits allemands, des fermes et de belles cités avec leurs monuments, des colisées splendides; enfin toute grandeur, art, richesse, vie, bonheur et paix profonde. Au premier plan, le monstre... Ce n'est pas le canon, c'est l'agent de destruction, en tête de ses insouciants janissaires; c'est le Turc, sec, hâlé, passé au feu de cent batailles, qui, l'œil posé sur sa machine, le menton jeté en avant, et dans un ferme arrêt, se dit: «Bien! et très-bien!... Dans une heure tout aura péri.»
L'œuvre de Dürer et de ces vieux maîtres, comme Altdorfer et le forgeron d'Anvers, est pleine de figures à turban, barbes orientales, turques ou juives; force imaginations sauvages de supplices ingénieux. Ce sont de mauvais rêves, moins le vague. L'une de ces plus saisissantes effigies est un Christ de Dürer, entre le Turc armé qui le tuera et le Juif enragé qui tient la verge pour le flageller tout le jour.
Une chose étonne chez une génération si fortement préoccupée du Juif, du Musulman; personne de tant de gens d'esprit (ni Luther, ni Érasme) ne remarque que ces deux races, qui crucifient la chrétienté, sont crucifiées par elle pendant des siècles, que le Mahométan fut provoqué par nos longues croisades, le Juif plus de mille ans flagellé, supplicié. Et il l'est encore; roi ici, là il reste en croix.
Que font Mahomet II, Soliman, en Valachie, Servie, Hongrie? Précisément ce que les rois d'Espagne font à Cordoue et à Grenade. Et les ravages n'ont pas été plus grands.
Qu'on songe que les gastadores désolèrent, balayèrent, nettoyèrent et déménagèrent si parfaitement le riche royaume de Cordoue, que les colons chrétiens appelés en ce désert n'y trouvèrent pas une paille, et commencèrent par une horrible disette; il fallut y apporter tout.
Le monde mauresque, réfugié tout entier à Grenade, fit de ce dernier asile le paradis de la terre, sur lequel vint alors camper la dévorante armée de Ferdinand, avec une autre armée d'industrieux gastadores, savants ouvriers de la mort, qui l'avaient mise en art, détruisant, rasant, arrachant métairies, moulins, arbres à fruits, oliviers, vignes, orangers, si bien que le pays ne s'en est jamais relevé.
En même temps, l'on chassa les Juifs, comme on a vu, et, comme on verra bientôt, les Maures, en 1526, par la plus horrible persécution dont il y ait mémoire. On les chassa, et on les retint, mettant des conditions impossibles au départ. Ces infortunés voulaient se jeter à la mer. Le fameux Barberousse eut la charité d'en passer en Afrique soixante-dix mille en sept voyages, dix mille chaque fois. Ce grand acte religieux commença la réputation de ce fameux roi des pirates.
On peut croire que, des deux côtés, chez les Musulmans et les Chrétiens, la captivité était cruelle. Les galères, cet enfer commencé par les chevaliers de Rhodes, s'imitent en Espagne et en France, d'autre part chez les Turcs. C'est-à-dire que, des deux côtés, les prisonniers meurent sous les coups.
Rage de haine et de fanatisme. La barrière déplorable qui sépare l'Europe et l'Asie avait paru vouloir s'abaisser quelque peu vers la fin des croisades, au temps de Saladin. Elle se relève plus terrible. Par quelle audace les libres penseurs, les amis de l'humanité, parviendront-ils à la percer? On ne peut le deviner. Les tentatives de la diplomatie pour créer l'alliance des Turcs et des Chrétiens, celles des humanistes pour relever les Juifs, en dépit d'un si furieux préjugé populaire, ce sont des choses si hardies qu'on n'eût osé les rêver même. Elles se firent à l'improviste, par hasard ou par nécessité. Parlons des Juifs d'abord.
La révolution religieuse fut ouverte par les gens qui en sentaient le moins la portée, par les érudits. Un matin se trouva posée cette question hardie, de savoir si l'Europe chrétienne pouvait amnistier, honorer ceux qu'on appelait les meurtriers du Christ. Si elle pardonnait même aux Juifs, à plus forte raison, elle adoptait les infidèles, elle embrassait le genre humain.