LE TURC.—LES JUIFS
1508-1512
Le Turc, le Juif[1], la terreur et la haine, l'attente des armées ottomanes qui avancent dans l'Europe, le déluge des Juifs qui, d'Espagne et de Portugal, inonde l'Italie, l'Allemagne et le Nord, c'est la première préoccupation du XVIe siècle, celle qui d'abord absorbe les esprits et domine tout intérêt moral et politique. Non sans cause: sous deux aspects divers, c'est l'Orient, l'Asie, qui, d'un mouvement irrésistible, envahit l'Occident.
Pensée dominante du peuple, discussion éternelle des doctes, énigme insoluble aux penseurs, scandale pour les croyants, épreuve pour la foi. Car, enfin, il est évident que les mécréants engloutissent le monde. Sont-ils de Dieu, sont-ils du diable, ces Turcs, ces Juifs? Et leur apparition, est-ce un fléau du ciel, ou une éruption de l'enfer? Tel y voit le démon, et soupçonne que cette engeance n'est rien «qu'un diable en fourrure d'homme.»
L'invasion des Turcs est comme celle des grands ouragans; rien ne dure devant elle; les obstacles lui font plaisir et la rendent plus forte; états, principautés, royaumes, tout ce qu'il y a de plus enraciné, s'arrache, craque, vole comme une paille. Chose bizarre, l'humble invasion des Juifs n'est pas moins irrésistible. C'est comme cette armée des rats qui, dit-on, au Moyen âge, s'empara de l'Allemagne, l'envahit, la remplit, occupant tout, mangeant tout, jusqu'aux chats. Ici, arrêtée par la flamme, mais passant à côté. Armée silencieuse; sauf un immense et léger bruit de mâchoires et de dents rongeuses, rien n'eût accusé sa présence.
Les invasions turques apparaissent comme un élément, une force de la nature. Elles reviennent à temps donnés. On peut les prévoir, les prédire, comme les éclipses ou tout autre phénomène naturel. Charles-Quint dit dans ses dépêches: «Le Turc est venu cette année; il ne reviendra de trois ans.»
Les sultans mêmes n'y peuvent rien. Bajazet II, ami des Vénitiens, leur fit dire que rien ne pouvait empêcher les invasions du Frioul et le grand mouvement turc vers l'Italie. De même, le vizir de Soliman disait aux ambassadeurs que l'immense piraterie des barbaresques ne dépendait pas de la Porte.
Les ravages des invasions par terre, qui semblent si furieux, n'en suivent pas moins une marche en quelque façon méthodique. C'est d'abord l'éblouissement d'une multitude innombrable, l'infini du pillage, des courses de tribus inconnues, dont plusieurs, comme les sauterelles, viennent de l'Asie même s'abattre sur le Danube; effroyable poussière vivante qui suit, précède, entoure les Turcs. Tuez-en autant que vous voudrez, ils ne s'en inquiètent pas; cela ne fait rien à la masse, au fort noyau compacte qui se meut en avant. L'effet cependant est sensible. Ces ondées d'insectes humains, ces ravages assidus, découragent la culture, la rendent impossible, font qu'on n'ose plus cultiver, habiter; un grand vide se fait de lui-même. La masse y entre d'autant mieux, prend les forts dégarnis, des villes mal approvisionnées, quasi désertes. Les églises deviennent mosquées. Leurs tours, changées en minarets, cinq fois par jour crient la victoire d'Allah, la défaite du Christ. Plus d'impôt qu'un léger tribut; mais vaste tribut d'hommes, c'est la condition de la servitude. Ce peuple artificiel, qui à peine est un peuple, se continue par les esclaves, par des enlèvements annuels. L'enfant beau et fort est né Turc, né pour le harem et l'armée.
Le Turc est l'ogre des enfants des rayas. Il y a là des destinées étranges. Ces enfants, que le monstre absorbe, n'en vivent pas moins et gouvernent leurs maîtres. Tel devient pacha ou vizir, et l'effroi des chrétiens.
Dieu sait les récits merveilleux qui se font de toutes ces choses dans les veillées du Nord: martyres, supplices, hommes sciés en deux, filles, enfants volés par les pirates! et l'on n'a plus su jamais ce qu'ils sont devenus! La peur croit tout. Les femmes pressent leurs nourrissons contre elles. Les hommes mêmes sont pensifs, et dans une grande attente; les vieillards ruminent dans leur barbe les jugements de Dieu.
Qui ne voit, en effet, que le fléau marche toujours? Et, si on le retarde, il va ensuite plus vite, arrive à l'heure. C'est comme une funèbre horloge de Dieu qui sonne exactement les morts de peuples et de royaumes. Vainqueur des Grecs, le premier Bajazet est pris par les Tartares; qu'importe? Constantinople n'en tombe pas moins, Otrante est saccagée et l'Italie ouverte. Rhodes et Belgrade arrêtent Mahomet II; qu'importe? Elles vont tomber sous Soliman, et non-seulement elles, mais Bude, et voilà les Turcs à deux pas de Vienne. La Valachie est tributaire; moitié de la Hongrie devient province turque et reste telle. Combien de temps faut-il, si Dieu n'y apporte remède, pour que l'inondation passe par-dessus l'Allemagne? Vingt ans peut-être! Et pour qu'elle pénètre en France, pour qu'elle vienne venger à Poitiers la vieille défaite des Sarrasins? Il ne faut guère plus de trente ans, si le progrès est régulier. Préparez-vous, peuples chrétiens, serrez bien vos coffres et vos caves; le Turc vous arrive altéré. Mères, gardez bien l'enfant! Et vous, jeunes demoiselles, de bizarres romans vous menacent, de grandes hontes, et qui sait? de hautes fortunes! Une Russe gouverna Soliman, une Bretonne enfanta au sérail l'exterminateur des janissaires. Terribles jeux du diable! La fille en rêve, et la mère en frémit.