Dans l'exagération croissante et le progrès du paradoxe, après l'apologie des victoires barbares, féodales, royales, vint l'éloge des victoires du catholicisme, de l'inquisition, de la Saint-Barthélemy (dans la bouche d'un républicain)!

Ce fut le Consummatum est.—Quiconque refusait de subir la tyrannie du système recevait la qualification d'écrivain systématique. Si la conscience résistait, si la critique indocile trouvait dans l'examen des faits des raisons de ne pas se rendre, on souriait de pitié; on opposait à toute preuve d'érudition la preuve décisive, palpable, actuelle; on frappait de la baguette la pièce probante, l'œuvre et le dernier fruit des siècles: le gouvernement constitutionnel.

Deux hommes, à ma connaissance, ont résisté à cet entraînement.

L'un, c'est mon vénérable maître Sismondi, qui, dans l'œuvre plus faible sans doute de ses dernières années n'en a pas moins lutté contre ce système immoral par sa vigueur républicaine et la générosité de son caractère.

L'autre, c'est moi. Je résistai par l'amour des réalités et le sentiment de ma vie, qui domine dans tout cœur d'artiste, et qui, sans effort, sans dispute, lui fait fuir et détester les mortes créations que les scolastiques quelconques échafaudent contre la nature et la création de Dieu.

Par le cœur seul et le bon sens, par ma naturelle impuissance d'accepter un optimisme barbare sur cet océan de malheurs, je restai, moi, libre du système des historiens hommes d'État.

Aujourd'hui que la réalité, inexorable et terrible, les a violemment réfutés, ils se maintiennent encore par une certaine attitude, affectant de ne pas voir l'anéantissement de leurs théories. Mais voici qu'une voix sévère, respectueusement ironique, s'élève dans leur propre revue (Quinet, 15 avril 1855, Philosophie de l'histoire de France). Elle les prie de faire savoir ce qu'est devenue la pierre sur laquelle ils avaient bâti. On ne méconnaît nullement leurs mérites de détails, leurs recherches et leurs découvertes; loin de là, on les console, en leur disant qu'après tout, si l'ensemble manque, il leur restera d'avoir éclairé tels points spéciaux. Seulement, avec douceur, sans bruit et sans violence, on écarte le petit plâtrage qui honorait encore un peu les dehors de la construction décrépite. On se permet de regarder dessous. Mais quoi! dessous, c'est le vide, l'abîme. Et la base est partie.

Pour nous, qu'ils ont mis au ban depuis si longtemps, est-ce par rancune que nous constatons cette ruine? Point du tout. Nous nous sommes toujours fié au temps pour faire tomber ce qui doit tomber. Nous allâmes toujours devant nous, sans nous amuser aux disputes. Mais aujourd'hui, à une époque où l'âme, fortement avertie, cherche à se prendre à quelque chose (quelque chose qui sera sa perte ou son renouvellement), on ne peut laisser ainsi les masures encombrer le sol, faire ombre et garder la place, empêchant que rien n'y vienne.

Arrière, faux docteurs et faux dieux!

CHAPITRE PREMIER