Montmorency s'enferma dans un camp retranché, y resta obstinément, sûr que l'Empereur, en s'éloignant de la côte, mourrait de faim. Toute la Provence mourait de faim aussi, et si l'Empereur faisait venir quelque chose de la mer, ces furieux affamés se jetaient dessus, n'ayant plus peur de rien, et le dévoraient au passage.
Les paysans désespérés firent ainsi plusieurs coups hardis, un entre autres, au départ de l'Empereur. Ils se mirent cinquante dans une tour, pour tirer de là et le tuer. Il s'en allait très-faible, ayant perdu vingt-cinq mille hommes. On pouvait l'écraser. Montmorency n'eut garde; il le laissa échapper.
L'effroyable sacrifice de toute une province de France, cent villes ou villages brûlés et détruits, un peuple de paysans sans abri, sans instruments, sans nourriture, et pas même de quoi semer! C'était le résultat de 1536, de la campagne qui porta Montmorency au pinacle, le fît connétable, quasi-roi de France pour les cinq années qui suivirent.
L'Empereur était entré, avait séjourné deux mois, librement était sorti, sans que, de cette armée française, personne osât le poursuivre. Nos paysans provençaux avaient seuls ressenti l'affront, et, aux dépens de leur sang, tâché qu'on ne pût pas faire risée de la France.
Il était temps ou jamais, de toucher au vif Charles-Quint, selon la forte expression des dépêches de 1534. Ce n'était pas avec Barberousse qu'on pouvait faire rien de grand. Il fallait Soliman même. La Sicile (Gasp. Contarini) souffrait tellement qu'elle eût accepté les Turcs. Qu'allait faire François Ier?
Le pauvre roi, qui déjà n'était plus guère qu'une langue, une conversation, qui bientôt faillit mourir, était de plus en plus tiraillé par les deux partis qui se disputaient près de lui, en lui, et dont sa faible tête semblait le champ de bataille.
Caractérisons ces partis. Il y avait celui des élus, celui des damnés.
Les damnés, c'étaient ceux qui poussaient à l'alliance des Turcs et des hérétiques, spécialement les Du Bellay, Guillaume, le vieux, l'intrépide militaire diplomate, et le spirituel cardinal Jean, l'évêque rabelaisien de Paris qui, tout en amusant son maître, le poussait aux résolutions viriles de la plus libre politique. La plupart de nos ambassadeurs, c'est-à-dire des gens qui savaient et voyaient, appartenaient à ce parti.
Mais le parti des élus, des bien pensants, des orthodoxes, c'était celui qui se formait autour du nouveau Dauphin. Montmorency qui voyait le père décliner si vite, regardait au soleil levant. Le Dauphin avait dix-huit ans, et on venait de lui donner une maîtresse. C'était un garçon de peu, qui ne savait dire deux mots, né pour obéir et pour être dupe. Mais plus il paraissait nul, plus la cour venait à lui; excellent gibier en effet d'intrigants et de favoris. Déjà, tous disaient en chœur qu'il ressemblait à Louis XII.
L'événement de cette année 1537, c'est que cet astre nouveau avait marqué son lever. Un enfant, en grand mystère, était né d'une grande dame, fort sérieuse et fort politique, qui hardiment s'était chargée d'initier le Dauphin.