Son père l'avait marié à quatorze ans, à une enfant du même âge, Catherine de Médicis. Mais cette position nouvelle n'avait rien tiré de lui. Pas un mot et pas une idée. Tel il était revenu de sa longue prison d'Espagne, tel il restait, ayant l'air d'un sombre enfant espagnol, yeux noirs, cheveux noirs, «mauricaud,» dit un chroniqueur. Il n'était bon qu'à la voltige, le premier sauteur du temps. Sa petite femme, spirituelle et cultivée, comme une Italienne, mais fort tremblante et servile, n'avait nulle prise sur lui. Née Médicis et de race marchande, son jeune mari n'en tenait compte, et la méprisait comme un sot; le roi seul avait pitié d'elle, la défendait, et ne voulut pas qu'on la rendît à ses parents.
François Ier, causant un jour avec la grande sénéchale, Diane de Poitiers (intime avec lui depuis l'aventure de 1523), s'affligea devant elle de son triste fils, qui ne serait jamais un homme. La dame se chargea de l'affaire, et dit en riant: «J'en fais mon galant.»
C'était une fort belle veuve. Depuis la mort de son mari, Louis de Brézé, en 1531, elle s'était tenue à la cour plus dignement que bien d'autres. Elle restait toujours eu deuil, en robe de soie blanche ou noire, non pas tant pour faire l'inconsolable de son vieux mari, mais cette simplicité allait à sa beauté noble, froide, altière. Le goût espagnol commençait aussi. La reine était Espagnole, le Dauphin tout autant. La belle veuve, par ces couleurs austères, s'espagnolisait, se rattachait à la cour espagnole et orthoxe. Elle faisait profession d'être fort bonne catholique. Elle n'eut pas pour un empire, disait-elle, parlé à un protestant.
Cette dame, en 1537, avait trente-huit ans, et semblait beaucoup plus jeune. Elle mettait un art infini à se soigner et se conserver. Mais rien ne la conservait mieux que sa nature dure et froide. Elle avait les vices des hommes, avare, hautaine, ambitieuse. Elle mena fort bien son veuvage, se réservant habilement. L'austérité de l'habit ne décourageait pas trop. Elle montrait fort son sein, que le noir faisait valoir. Et lorsque, maîtresse en titre et reine, elle était moquée par les jeunes qui ne l'appelaient que la vieille, elle fit cette réponse cynique de leur montrer ce qu'on cache en se faisant peindre nue. Elle est telle à Fontainebleau.
Dure, avide et politique, elle était intimement liée avec un homme tout semblable, Montmorency. Tous deux exploitèrent leur crédit de même, en se garnissant les mains. Montmorency, à cette époque, comme un Caton le Censeur, réformait la France en rançonnant les gouverneurs de province. M. de Châteaubriant, qui passait pour avoir fait mourir sa femme, s'en tira en léguant son bien à Montmorency.
La partie fut certainement liée entre lui et Diane pour s'emparer du Dauphin. Et la scène définitive dut se passer à Écouen, la voluptueuse maison arrangée par Montmorency pour recevoir de telles visites. Tout ce qu'on sait de cet homme brutal, sombre et violent, qui n'avait qu'injures à la bouche, qui, parmi ses patenôtres, ordonnait de rompre ou pendre, fait un contraste bizarre avec les recherches galantes de sa suspecte maison. Les vitraux d'Écouen, que tout le monde a vus jusqu'en 1815 au Musée des monuments français, étaient choquants d'impudeur à faire rougir Rabelais. Dans le Pantagruel, il parle avec un juste mépris des arts obscènes qui, sans talent, font appel tout droit aux sens. Telles ces vitres effrontées. On y voyait l'Amour de dix-huit ans environ, avec une Psyché bien plus vieille.
Psyché accoucha d'une fille. Le tout mystérieusement. La dame voulut que l'enfant fut mis au compte d'une demoiselle. Mystère profond. Le Dauphin portait publiquement les couleurs et la devise de Diane, s'affichant et commençant cette glorification solennelle de l'inceste et de l'adultère qui lui fit mettre l'initiale de la maîtresse de son père sur tous les monuments publics et jusque sur les monnaies.
Quelqu'un a dit: «Jamais de mal parmi les honnêtes gens.» La chose se vérifia. Montmorency et la dame qui passait du père au fils, furent d'autant plus estimés, honorés de l'Europe, formant dès ce temps la tête du parti des honnêtes gens.
Ce noir Dauphin toujours muet, cette grande femme toujours en deuil, formaient, au sein de la cour, comme une petite cour qui allait à part grossir d'année en année.
Les contrastes étaient parfaits. La jeune duchesse d'Étampes et le vieux François Ier, avec la petite Médicis, faisaient la cour italienne, parleuses, aux modes florentines, aux couleurs brillantes, dont se détachait fortement le futur roi, le nouveau règne, plus sérieux et comme espagnol.