L'Espagne était bien haut alors. On l'estimait, on l'imitait. La fameuse expédition de Tunis, la renommée des vieilles bandes, la fabuleuse conquête de Fernand Cortès avaient rempli tous les esprits. La férocité, l'arrogance, tout était bien pris de ce peuple. L'ambassadeur Hurtado, pour avoir, devant le roi, jeté quelqu'un par les fenêtres, n'en fut que plus à la mode. La morgue silencieuse dans laquelle ils restaient toujours sans daigner répondre un mot, leur servait admirablement à cacher leur vide d'idées.
Dans une cour où le nouvel élément commençait à poindre, le roi italien et français, le parleur aimable et facile, était hors de mode. La jeunesse, par derrière, haussait les épaules. Jeunesse grave, vieillesse légère! Tout à l'heure, il n'y avait qu'un mauvais sujet à la cour: c'était le roi, le vieux malade, l'ami des Turcs, le renégat. Il se voyait de plus en plus délaissé des honnêtes gens.
Le parti turc avait pourtant réussi encore à gagner sur lui un dernier pas décisif qui eût assommé Charles-Quint: c'était de jeter Soliman et cent mille Turcs sur Naples, pendant que le roi passerait les monts avec cinquante mille hommes. Cela eût éclairci les choses. L'Empereur, pour avoir battu les faux Turcs de Barberousse, qui étaient des Maures d'Afrique, portait son succès de Tunis aussi haut qu'une victoire sur les janissaires. Il fallait voir la figure qu'il ferait devant Soliman.
Nous savons, par le plus irrécusable témoignage, celui de sa sœur, qu'il n'en pouvait plus. Le coup eût été terrible. Les Turcs fussent restés en Sicile et peut-être à Naples. Grand malheur? Non. Il en serait arrivé comme à la Chine, où les vaincus ont conquis les vainqueurs, et rendu les Mongols Chinois. L'Italie eût exercé son ascendant ordinaire, et, bien mieux que ne fit la Grèce, épuisée et impuissante, elle eût fait du Turc un Européen.
La chose fut très-bien menée par le savant et habile Laforêt qui, en juillet 1537, se trouva, avec Soliman et Barberousse, en face d'Otrante. Les Turcs descendirent à Castro. Mais les Français ne parurent pas. Soliman laissa le royaume de Naples et se tourna contre Venise.
Où donc était François Ier? En Picardie. Il n'est pas difficile de deviner l'homme qui rendait ce service essentiel à l'Empereur. Montmorency n'envoya en Italie que tard, quand il n'était plus temps.
Ces tergiversations singulières ne s'expliquent que par la forte conspiration de cour qui enveloppait le roi de toutes parts. Il voyait d'accord des gens qui toujours sont divisés, une belle-mère, Éléonore, avec un beau-fils, Henri, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, avec la maîtresse nouvelle, la triste et dure figure de Montmorency avec la jeune cour. Tous pour le pape, pour l'Empereur, contre le Turc et l'hérésie; tous plaidant pour l'honneur du roi et le salut de son âme.
Il avait toujours eu un vif besoin de plaire à ce qui l'entourait. Affaibli, maladif, il ne supportait pas la muette censure d'une cour respectueusement mécontente, ni les récits qu'on lui faisait arriver des ravages des Turcs. Ils pesaient sur sa conscience, ébranlaient l'homme et le chrétien.
Il luttait pourtant encore au printemps de 1538. À la nouvelle d'une grande victoire de Soliman sur le frère de Charles-Quint, il envoya Rincon pour resserrer son alliance. Aux vives instances du pape pour l'amener à voir l'Empereur, il résista d'abord (Rel. Tiepolo), laissa le pape et Charles-Quint l'attendre à Nice quinze jours. Le vieux Paul III brûlait de les unir pour les lancer sur Henri VIII.
L'Empereur cachait mieux le besoin urgent qu'il avait de traiter. Sa situation en réalité était épouvantable. Ni l'Espagne ni les Pays-Bas ne donnaient un sou. Gand lui refusait l'impôt depuis 1536, et travaillait à confédérer les autres villes. Il prévoyait la terrible révolte des armées espagnoles qui arriva en 1539. Il ne la différait qu'en laissant ses soldats à Milan et ailleurs en pleines bacchanales, comme au temps de Bourbon. Ces hommes effrénés, ces sauvages, désormais indisciplinables, devenaient l'effroi de leur maître. Il restait deux partis à prendre: ou les diviser, les tromper, pour les égorger isolés; ou les leurrer d'une promesse, d'un grand pillage, les mener à Constantinople. Cette entreprise, pour être romanesque, avait pourtant des chances. Doria, en 1533, avait reconnu les Dardanelles et vu dans quelle négligence les Turcs laissaient leurs fortifications.