Un document publié récemment dévoile tout ceci (Lanz Mém. Stuttgard, XI, 263). C'est une lettre suppliante de la sœur de Charles-Quint, Marie, gouvernante des Pays-Bas, pour conjurer son frère de ne pas se mettre à la discrétion de cette horrible soldatesque dans l'expédition de Turquie. Elle lui parle nettement de sa situation, lui dit que les Pays-Bas, s'il ne parvient à y mettre ordre, sont plus que perdus; qu'il vaut mieux, plutôt que de se jeter dans de telles aventures, fermer les yeux sur l'Allemagne, laisser couler certaines choses touchant la religion. Quant à la guerre si lointaine de Constantinople: «Souvenez-vous, dit-elle, de Tunis qui n'est qu'à la porte de votre pays; si Barberousse n'avoit donné bataille, en quels termes étiez-vous?... Oh! pour l'honneur de Dieu! ne courez pas de tels hasards.»

Il est impossible de se fier au roi de France. Et pourtant s'y l'on pouvait s'y fier, l'Empereur devroit passer par la France, et démêler avec lui ce qui lui peut toucher... Mais vostre personne est de si grande importance que je n'oserois conseiller, etc.

Ces avis d'un parfait bon sens étaient certainement ceux de Granvelle. L'Empereur, à tout rapprochement, toute entrevue, même inutile, gagnait un grand avantage, celui de mettre en défiance tous nos amis, Turcs, Anglais, luthériens et mécontents des Pays-Bas.

C'était déjà une faute, une sottise pour le roi de se rendre à Nice. Il le sentait si bien, que, quand on l'y traîna, il demanda à l'Empereur une chose impossible qui devait rompre tout, non-seulement le Milanais, mais la Franche-Comté. L'Empereur, à l'absurde, répondit par l'absurde, offrant le titre et le revenu de Milan, qui pendant neuf ans seraient confiés au pape, et le roi, tout de suite, eût rendu la Savoie, armé pour l'Empereur contre le Turc et les luthériens. Vains bavardages. Mais Charles-Quint avait déjà ce qu'il voulait. Sa sœur venait le voir, et la nouvelle cour entrait en rapport avec lui. Le pape fit, sinon la paix, au moins une longue trêve de dix ans. Le roi partit, le 19 juin, sans voir l'Empereur.

Il n'en était pas quitte; on ne le laissa pas retourner au Nord. Les influences de famille agirent, Éléonore pour son frère, Marguerite dans l'intérêt de son mari, pour l'arrangement de la Navarre, Montmorency et les cardinaux, le Dauphin pour le roman d'une conquête de l'Angleterre. Tous pour le roi, pour le réconcilier à Dieu et à l'Église, au parti des honnêtes gens.

Les Turcs, souvent bien informés, crurent que non-seulement on lui promettait le Milanais de la part de Charles-Quint, mais qu'abusant de l'affaiblissement de son esprit, on lui disait que l'Empereur prendrait pour lui Constantinople et le ferait empereur d'Orient.

Charles-Quint attendit un mois à Gênes l'effet de tout cela. Il ne lâcha pas prise qu'on ne lui eût de nouveau amené le roi à Aigues-Mortes. Dans ce méchant petit port solitaire, le roi, moins entouré qu'il ne l'eût été en Provence, n'avait là que Montmorency et les princesses. Il n'y eut, aux conférences, que le connétable et le cardinal de Lorraine d'une part, d'autre part Granvelle et Couvos, la reine enfin, lien des deux partis. Que conclut-on? Matériellement, rien que le statu quo; moralement, une chose immense qui allait changer l'Europe, et qu'on peut dire d'un mot, la conversion de François Ier.

L'ami des infidèles, des hérétiques, le renégat et l'apostat, l'homme incertain du moins, mobile, qui disait le matin oui, et non le soir, est fixé désormais, et tel sera jusqu'à la mort. Ce galant, ce rieur, est désormais un bon sujet. C'est le retour de l'Enfant prodigue. La reine et tous en pleurent de joie.

Qui a procuré ce miracle? Un mot de l'Empereur. Ce qu'il a refusé à Nice, il l'accorde à Aigues-Mortes. Il n'offre plus le titre de Milan, mais la possession réelle (Granvelle, II, 335) pour le second fils du roi qui épousera une nièce de Charles-Quint.

Le roi s'engage publiquement à défendre les États de l'Empereur pendant la guerre des Turcs. À quoi secrètement? On le voit par les faits.