Maintenant la France, en Europe, n'a plus d'ami que Charles-Quint, son capital ennemi. Elle s'est isolée. Libre à lui de tenir sa promesse. S'il ne la tenait pas, que ferait-elle? la guerre, mais seule et sans ami, ne pouvant, même par la guerre, sortir de la profonde ornière où elle est entrée pour toujours, et dont ne la tireront pas même cinquante années de guerres de religion.
CHAPITRE XXI
DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier
1539-1547
On peut dater d'ici le règne d'Henri II et de Diane de Poitiers. François Ier n'est plus qu'une cérémonie, une ombre. La réaction règne par Montmorency d'abord, ami de Diane et de l'Empereur; puis par les prêtres, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, et les cadets de Lorraine, les Guises, généraux du clergé, tous serviteurs et créatures de la triomphante maîtresse.
Comment finit François Ier? Il meurt huit ans d'avance par une horrible maladie (1539), dont la médecine ne le sauve qu'en l'exterminant[27]. Ses derniers portraits font frémir; leur bouffissure difforme témoigne de l'énergie des remèdes qui ne lui donnèrent ce répit qu'en bouleversant l'homme physique, éteignant l'homme moral.
À ce prix on parvint à pouvoir le montrer, le remettre à cheval, le mener quelque peu à l'armée, à la chasse. Au conseil même, dans quelques circonstances, il voulut décider; mais tout lui échappait. Il était incapable de suite. Sans sa maîtresse ou garde-malade, la duchesse d'Étampes, qui s'indignait, le réveillait parfois, il se fût résigné peut-être; mais elle ne cessait, dans sa haine jalouse contre Diane, de rouvrir les yeux du malade sur sa déchéance réelle. Contre le nouveau roi, si peu Français, si contraire à son père, et qu'on eût cru plutôt un fils de l'Empereur, elle élevait, créait un rival, le jeune et brillant duc d'Orléans pour qui elle eût voulu un trône.
Dès le 23 septembre 1538, le roi étant revenu à Compiègne, et souffrant d'un cruel abcès qui le mit à la mort, Montmorency ne perdit pas un moment et inaugura la politique nouvelle en faisant arrêter, poursuivre son ennemi, l'ami de la duchesse d'Étampes, Brion (ou l'amiral Chabot)[28]. Il le fit éplucher avec une rigueur extraordinaire par ses légistes à lui, de manière à trouver quelque indélicatesse, quelque abus de pouvoir, péchés communs à tous les favoris.
Tous nos ambassadeurs reçurent en même temps un nouveau mot d'ordre, fort surprenant (ils n'y pouvaient croire): de travailler partout pour l'Empereur. Ordre d'agir pour lui auprès du Turc, de lui ménager une trêve. Ordre d'engager l'Allemagne à s'unir contre Soliman. Défense au protégé du roi, au duc de Wurtemberg, d'agir contre les évêchés catholiques, et notification à la diète que le roi s'unissait à l'Empereur pour rétablir la religion.
Henri VIII eût volontiers épousé une princesse française. On venait d'en donner une au roi d'Écosse. On s'engage à Madrid à ne faire avec l'Angleterre aucun traité de mariage. Loin de là, on accueille un plan d'un de nos envoyés pour le détrônement d'Henri, le démembrement de son royaume, l'anéantissement de l'Angleterre.
Dans cette année 1539, Montmorency fut la vraie providence de Charles-Quint. Au moment où l'Espagne le menaçait par ses cortès, au moment où Gand révolté décapitait son doyen, comme partisan de l'Empereur, au moment où il apprenait les révoltes de ses armées, où tout lui échappait, Montmorency lui met la France dans les mains, le secret de nos négociations avec le Turc et l'Angleterre, lui confie le fil même de notre diplomatie (5 août 1539), jusqu'à trahir la confiance de Gand qui se livrait à nous.