Sorti de France à la fin de janvier, en février il se retrouva maître, très-solide et très-affermi, libre d'examiner ce qu'il voulait tenir de ses promesses. S'il eût donné les Pays-Bas, c'eût été pour le cas où Orléans eût eu des enfants de sa fille; mais, en échange de ce don incertain, il voulait que le roi, sur-le-champ, se dessaisît du Piémont, ainsi que des droits sur Milan. Montmorency, trompé, désespéré, alla, pour gagner l'Empereur, jusqu'à promettre par écrit que le roi l'aiderait contre ses alliés d'Allemagne. Lettre fatale que l'Empereur montra et répandit plus tard.

La honte d'être dupe à ce point tira le roi de sa léthargie. Il fit une chose violente. Il maria la fille de sa sœur, contre le gré de sa sœur, au duc de Clèves, capital ennemi de Charles-Quint.

Ce fut une scène très-violente et d'une choquante tyrannie. La petite fille, qui avait douze ans et qui était malade, ne voulait pas marcher. Le roi dit à Montmorency: «Porte-la sur ton cou.» Et alors on vit le connétable, ce premier homme du royaume, faire l'office d'une nourrice ou d'un valet de pied. Il prit l'enfant et la porta devant toute la cour, croyant apaiser le roi par cette humiliation. Et, en effet, il garda encore quelque temps le pouvoir. Mais son grand ami, l'Empereur, le brisa, lui donna le coup de grâce, en investissant son fils de Milan (octobre), en brisant ainsi tout espoir, et montrant que Montmorency était ou un traître, ou un sot.

Il ne lui restait, après cela, qu'à fuir et se cacher. On satisfit à la colère du roi par la ruine d'un homme qui tenait à Montmorency, du seul de ce parti qui eût servi la France, du chancelier Poyet. Tout le monde lui en voulait pour ses belles ordonnances qui fermaient le trésor aux courtisans. Il avait essayé de couper court à la chicane, de rogner les griffes des procureurs, de leur ôter les faux-fuyants et l'obscurité du latin; il força la justice de parler français. Poyet eut encore le mérite d'ouvrir l'état civil, d'exiger l'inscription des baptêmes par des actes où signerait un notaire avec le curé. Mais son crime principal fut d'avoir limité la justice ecclésiastique, supprimé ces appels fantasques du plaideur qui, sentant sa cause mauvaise, la tirait du bailliage royal pour la porter devant l'évêque. Grand coup et décisif. Les tribunaux d'évêques devinrent presque déserts.

Qui succède à Montmorency? Un gouvernement anonyme, le conseil, le fauteuil du roi, où siégera rarement le malade. Les influences principales sont celles d'un âpre fanatique, du cardinal de Tournon et du cardinal de Lorraine, frère et oncle des Guises, l'homme des grandes et terribles fêtes expiatoires de 1528 et 1535. Un honnête et grossier soldat, Annebaut, qu'ils mettent près d'eux, servira à couvrir dans les choses de la guerre les sourds commencements des Guises, qui, contre l'antipathie du roi, s'étayeront peu à peu d'une popularité militaire.

La toute-puissance des cardinaux, leur royauté réelle, avait déjà déchaîné le fanatisme dans les provinces. Dès la fin de 1538, après l'entrevue de Nice, il est lâché partout. On brûle à Toulouse, à Agen, à Annonai; on brûle à Rouen et à Blois. Le Parlement d'Aix, sûr de plaire à Paris, a porté en 1540 un horrible arrêt contre plusieurs villages de Provence, séjour d'une colonie vaudoise, d'hérétiques et de révoltés. Le massacre eût eu lieu, si les protestants d'Allemagne n'eussent réclamé, si Guillaume du Bellay, s'adressant au roi même, n'eût obtenu une enquête, et tiré de lui des lettres de grâce (8 février 1541). C'est le dernier triomphe des du Bellay. Dans la guerre qui doit suivre, Guillaume n'a plus voix au chapitre. Son frère, Jean, cardinal, évêque de Paris, dure, en se faisant subalterne. Il s'enfuit à Rome à la mort de François Ier.

L'œuvre de Montmorency subsistait. Nous étions isolés, haïs et méprisés. L'Angleterre était contre nous, l'Allemagne était contre. L'horreur des protestants pour une France persécutrice et fanatique les rapprochait de l'Empereur. Charles-Quint, converti à la tolérance par l'approche des Turcs, promettait que les affaires religieuses seraient réglées par un concile assemblé en Allemagne, ou même par une diète d'Empire; jusque-là, interim, égalité des deux partis.

La France ne comptait plus; elle était hors du droit de l'Europe. On le vit, en juillet 1541, quand le marquis du Guast (un homme noir qui ne jurait que par les Borgia) fit assassiner en Lombardie notre envoyé Rincon, qui allait à Constantinople. Il croyait prendre ses dépêches. Mais Guillaume du Bellay, qui craignait ce malheur, les avait gardées en Piémont pour les faire passer droit à Venise. La vengeance de cet acte atroce était facile. Un bandit italien venait de prendre à Ferdinand une place de l'Adriatique, et il voulait la vendre aux Français ou aux Turcs. Venise eut peur de tels voisins et acheta cette place. Si la France l'avait devancée, comme le voulait du Bellay, elle mettait une forte épine au cœur de la maison d'Autriche.

Ce conseil intrépide eût été accueilli peut-être de François Ier bien portant, comme au soir de Pavie où il envoie sa bague à Soliman. Mais l'abcès avait tout changé en 1538; il était mort à cette époque.

Telles sont les phases bizarres du gouvernement personnel. Le règne de Louis XIV se partage en deux parts: avant la fistule, après la fistule. Avant, Colbert et les conquêtes; après, madame Scarron et les défaites, la proscription de cinq cent mille Français.