Le silence profond des chroniques, qui ne parlent jamais d'aucun chant, nous autorise à croire que ces hymnes d'église, qui resserraient plutôt les cœurs, furent peu dans la bouche du peuple. Ils sont très-méridionaux, nullement dans le caractère de la France, opposés, nous pouvons le dire, à l'aimable génie de nos aïeux.
Tout cela, au reste, est purement mélodique. Le Moyen âge connut-il le contre-point et l'harmonie? Le contre-point double n'apparaît certainement qu'au XVIe siècle. (V. Kiesewetter et Fétis). On connut de bonne heure les règles élémentaires de l'harmonie; mais on en fit le plus baroque usage. Du plain-chant grégorien, où la division des sons est imparfaite, et qui n'admet ni rhythme ni sons complexes, on passa de bonne heure à des combinaisons scientifiques fort compliquées, dont la difficulté absorbait toute l'attention. Ni goût, ni sentiment, ni inspiration musicale.
Les patients rechercheurs de ces curiosités, fort tentés de les admirer, avouent pourtant eux-mêmes, quand ils sont de bonne foi, que la plupart furent dignes de figurer aux Fêtes de l'âne. Les chants d'Hucbald, au Xe siècle, réputés très-suaves alors, effrayent tellement M. Kiesewetter, qu'il décide «que jamais il n'y eut oreille assez barbare pour les supporter un instant.» Mais MM. Fétis et Coussemaker disent et prouvent qu'on les supportait (Coussemaker, p. 18). Un manuscrit de 1267, qui du reste témoigne des progrès déjà faits, arrache cependant cet aveu à son admirateur: «Dans l'ensemble, il déchire l'oreille.» (Fétis, Revue de M. d'Anjou, octob. 1847, p. 322.)
On devient plus savant, mais aussi plus absurde, n'attachant de mérite qu'à la complication, à la difficulté. Les maîtres de chapelle des princes du XVe siècle mettent les paroles du Credo, du Sanctus, sur le thème d'une chanson grivoise, et brodent là-dessus mille ornements bizarres. Le charivari est au comble, charivari moral et musical. On ne disait plus la messe du Sanctus, mais la messe de Vénus la belle, de l'Ami Baudichon ou la messe d'Adieu mes amours. Ajoutez des idées grotesques et puériles d'exécution matérielle: s'il s'agissait de nuit, de mort, les notes étaient noires: si de fleurs, de prairies, les notes étaient vertes; rouges, si l'on parlait de sang, et autres pauvretés.
Toutes ces misères duraient encore au XVIe siècle. Le charivari augmentait. J'entends dire que le Marignan du très-fameux Josquin des Prés, qu'on a essayé d'exécuter récemment, est un affreux tapage.
Enfin vinrent le protestantisme et les psaumes de Goudimel; enfin le concile de Trente, éclairé par ces psaumes, demanda la réforme de la musique catholique. Rome en chargea l'élève de Goudimel, l'aimable Palestrina, grand homme qui, néanmoins, fut impuissant pour faire école. Ce qui est mort est mort. Voir Baini, Memorie di Palestrina, 1828, et l'excellent article de M. Delécluse (ancienne Revue de Paris), qui résume et juge très-bien cet important ouvrage.
[8]: Lolhardus, lullhardus, lollert, lullert, Mosheim. De Beghardis et beguinabus. Append., p. 583.—En vieil allemand, lullen, lollen, lallen, chanter à voix basse; en allemand moderne, lallen, balbutier; en anglais, to lull, bercer; en suédois, lulla, endormir.
[9]: Oui, les années heureuses où j'ai vécu lisant l'œuvre de Luther (l'exemplaire allemand de la Mazarine, unique à Paris), ces années, m'ont laissé une force, une séve, que Dieu me conservera, je l'espère, jusqu'à la mort. Malheureusement mes Mémoires de Luther, qui donnaient l'homme au vif, ont deux défauts: d'abord une préoccupation trop grande du point de vue théologique (très-secondaire, car le peuple n'y sentit que l'éveil moral). L'autre défaut, c'était ma timidité, mon hésitation. Nourri hors du catholicisme, n'en ayant point souffert, sans rapport avec lui que ma curiosité archéologique, je retenais mon souffle de peur de faire rien envoler de la poussière de ces vieux temps.
[10]: Que penser de l'ignorance de nos faiseurs de systèmes qui vous disent gravement encore: «Le catholicisme réunit, le protestantisme divise. Le protestant, c'est l'individu, etc.» Eh! pauvres gens, étudiez donc un peu, observez, voyagez. Regardez-moi, le soir, la famille protestante unie dans la lecture commune. Observez cette femme, comme elle écoute le touchant commentaire, la pieuse réflexion du mari! comme tous deux sentent et comprennent d'un même cœur! Leur profonde unité imprime au cœur de l'enfant une autre Bible encore. Il n'oubliera jamais le regard attendri dont sa mère surprit l'esprit saint dans les yeux émus de son père. Voilà la tradition forte. Il y a un peu loin de cela à la tradition scolastique donnée par l'homme officiel à un enfant distrait qui ne comprend guère et ne retiendra pas. L'autre, élevé dans la famille vraie, à ce puissant foyer, qu'il aille en Amérique, qu'il s'enfonce aux forêts, loin de toute demeure humaine, qu'il vive pionnier solitaire, il ne sera point seul. Il a avec lui la tradition. Quelle? Est-ce ce volume qu'il emporte partout, l'Encyclopédie juive, mêlée de tant de choses? Ce volume, qu'il le lise ou non, il a été sur la table sacrée. La simple couverture, maniée, usée par ces chères mains, que de choses elle dit! Dans les nuits les plus sombres, la lueur y revient de la lampe de famille, la divine lumière de ce tendre regard que son père et sa mère échangèrent devant lui dans un moment de sainteté.
[11]: Léon X, dans sa bulle Exsurge (error 33), et la Sorbonne, dans sa Déterminatio, condamnent spécialement cette hérésie de Luther: «Brûler les hérétiques, c'est contre le Saint-Esprit.» Il persévéra toute sa vie dans cette magnifique hérésie. On peut le prouver par cent passages. Même dans sa colère contre les paysans révoltés, qui ne veulent plus l'écouter, il ne se dément pas; il condamne leurs actes, non leurs croyances. Sa plus grande sévérité est de conseiller le bannissement pour les blasphémateurs qui enseignent leurs blasphèmes. Castillon, dans l'écrit où il blâme la mort de Servet, s'appuie principalement de l'autorité de Luther. On peut dire que c'est à ce grand homme que remonte la tradition de la tolérance.