Ni Briçonnet, ni personne, n'ignorait la grande scène de Worms (d'avril 1520). L'Europe entière avait vu le nouveau Jean Huss défendre Dieu modestement, contre le pape et l'Empereur. Et ce Dieu avait permis que, plus heureux que Jean Huss, il sortît vivant de Worms. Où était-il? En quel désert? Sur quels monts l'avait enlevé l'Esprit? On l'ignorait, mais on voyait, de ce Sinaï invisible, jaillir par moments de sublimes et mystérieux éclairs.
Il y avait, nous l'avons dit, à Paris, un humble Luther, le modeste et savant docteur Lefebvre d'Étaples, âme tendre qui embrassait tout ce qu'adora le Moyen âge, le culte de la Vierge et des saints, et qui n'en prêchait pas moins la pure parole de saint Paul et l'unique salut par la Grâce. Lefebvre, inquiété à Paris par la jalouse Sorbonne, se rendit volontiers à Meaux, et emmena avec lui un jeune noble du Dauphiné, natif du canton de Bayard, le bouillant, l'éloquent Farel, franc, net, intrépide en tout, qui eut le cœur admirable du Chevalier sans reproche, sa soif de péril, et qui fut le Bayard des combats de Dieu.
Cette douceur de placer tout l'espoir dans le cœur paternel allait aux âmes blessées. Les femmes lui appartenaient d'avance; les premières qui goûtèrent ce miel furent deux âmes de femmes malades, deux princesses associées aux mystiques ouvriers de Meaux par le tout-puissant Niveleur. L'une fut la sœur du roi, la duchesse d'Alençon, Marguerite, veuve de cœur dans son triste mariage, portant au cœur un trait caché. L'autre, sa très-jeune tante, de dix-huit ans, sœur de sa mère, Philiberte de Savoie, veuve de ce Julien de Médicis que Michel-Ange a immortalisé par un tombeau. La tante s'était réfugiée sous l'abri de la nièce, qui avait dix ans de plus, et qui lui semblait une mère par sa grande supériorité, sa tendresse éclairée, sa sérénité apparente qui imposait à tout le monde.
Tout ce qu'on a imaginé des amours de Marguerite avec son protégé Marot et autres poètes qui, pour elle, rimaient, mouraient par métaphores, n'a ni sens, ni vraisemblance; c'est le langage du temps, fiction innocente et permise. La reine y répondait gaiement, rimant pour ces morts bien portants leur requiescat in pace. Elle était, comme bien des femmes, fort paisible de tempérament. Mauvais poète, charmant prosateur, c'était un esprit délicat, rapide et subtil, ailé, qui volait à tout, se posait sur tout, n'enfonçant jamais, ne tenant à la terre que du bout du pied. Il faut pourtant excepter le galimatias mystique du temps, où, sur les pas de Briçonnet, son pesant guide spirituel, il lui arriva souvent d'alourdir ses ailes légères. Que cette mysticité l'ait gardée, je ne le crois pas; au contraire, c'est une des voies par où l'on va vite à la chute. Ce qui la garantit bien mieux, ce fut le rire, la légère ironie, la douce malice, qu'elle opposait aux soupirants.
Elle y eut peu de mérite, ayant au cœur deux passions, qui lui créèrent contre toutes les autres un alibi continuel. L'une, c'était l'amour des sciences, la curiosité infinie qui lui fit chercher les études qui attirent le moins les femmes, les langues et l'érudition même, la menant du latin au grec, du grec à l'hébreu. Briçonnet le lui reproche: «S'il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul verbe abrégé, pût apprendre toute la grammaire, un autre la rhétorique, la philosophie et les sept arts libéraux, vous y courriez comme au feu.»
L'autre passion, ce fut le culte étonnant, l'amour, la foi, l'espérance, la parfaite dévotion, qu'elle eut, de la naissance à la mort, pour le moins digne des dieux, pour son frère François Ier.
Il y a très-peu de portraits de Marguerite. Celui de Versailles est, je crois, d'imagination, calqué sur quelque portrait de François Ier. La véritable effigie (Voir Trésor de Numismatique) est le revers d'une médaille qui porte de l'autre côté sa mère, Louise de Savoie. C'est une image légère, un brouillard, mais révélateur, qui ouvre tout un caractère, qui répond si bien et si juste à tous les documents écrits, qu'on s'écrie: «C'est la vérité.»
La médaille, non datée, doit avoir été faite du vivant de la mère, peu avant sa mort, lorsqu'elle était toute-puissante, et probablement quand elle fit l'acte important de sa vie, le Traité des Dames, ou de Cambrai, en 1529. Elle avait alors cinquante-trois ans, sa fille trente-sept. La mère, forte et grande figure, n'a pas besoin d'être nommée; elle l'est par un trait saillant, le grand gros nez sensuel et charnu de François Ier, nez de bonne heure nourri, sanguin, comme l'ont ces natures fortes et basses, tempéraments passionnés, souvent malsains et maladifs. Louise était toujours malade; tantôt la colère ou l'amour (jusqu'au dernier âge); tantôt la goutte aux pieds, aux mains, et des coliques violentes qui l'emportèrent à la fin.
La fille est un parfait contraste. Il semble que la Savoyarde dont elle fut le premier enfant s'essaya à la maternité par cette faible et fine créature, le pur élixir des Valois, avant de jeter en moule le gros garçon qui gâta tout, ce vrai fils de Gargantua. En elle, elle versa à flots et engloutit tout ce que sa forte nature donnait de charnel et de sensuel, de sorte qu'avec beaucoup d'esprit, la créature rabelaisienne tint pourtant du porc et du singe. (V. au Louvre le dernier portrait).
Fut-il légitime? Qui le sait? Mais Marguerite, sa sœur, est certainement petite-fille du poète Charles d'Orléans. Elle a la figure, usée de bonne heure, des races nobles, affinées, vieillies. Elle le dit à chaque lettre, sans la moindre coquetterie, écrivant à gens moins âgés: «Votre tante,» ou: «Votre vieille mère.»