Leur prévision les servit bien. Les Montpensier, pour être cadets de cadets, n'en avaient pas moins de belles chances. Les races princières s'usant si vite, ils pouvaient se trouver bientôt derniers héritiers des Bourbons; et (qui sait?), comme Bourbons, peut-être arriver jusqu'au trône.

Tous ces cadets ne rêvaient d'autre chose. On le voit par leurs devises. Berri (frère de Charles V): Le temps viendra. Bourgogne: J'ai hâte. Bourbon: Espérance. Bourbon-Albret: Ce qui doit être ne peut manquer.

Le prévoyant Louis XI, ayant fauché les autres, avait laissé, non sans regret, ces Bourbons debout. Il voyait que l'aîné mourait, et au cadet, Pierre de Beaujeu, pour le ruiner plus sûrement, il avait donné sa fille. Pierre, vieux, faible, maladif, était médiocre en tous sens. Le bon roi calcula «qu'à nourrir les enfants qui en viendraient, la dépense ne serait pas forte.» Il tira de Pierre l'engagement précis qu'à sa mort tout reviendrait au roi.

Il avait calculé sans sa fille, autre Louis XI, non moins absolue que son père, qui, pensant bien que son frère, le petit Charles VIII, lui échapperait bientôt, voulut se garder un royaume dans le royaume, en maintenant cette puissance de Bourbon que, par elle, Louis XI avait compté détruire. Elle fit signer à son frère des lettres qui annulaient son contrat de mariage.

De ce triste mariage, il y avait pourtant une fille, faible et contrefaite. On ne la maria pas moins au second fils d'un Montpensier, Charles (Montpensier-Gonzague), orphelin de père et de mère, qu'Anne de Beaujeu adopta, éleva, et dont elle fit l'homme brillant, dangereux et fatal, qui faillit perdre la France.

Rien ne fut plus irrégulier. La petite fille, bossue, qui n'avait pas quatorze ans, fit à son jeune mari la donation de cette succession immense qui, autrement, revenait à la couronne. Cela eut lieu en février 1504, pendant la maladie de Louis XII, dans ce fatal entr'acte de son règne où la reine Anne de Bretagne conclut brusquement le traité de Blois, qui donnait sa fille et la France à Charles-Quint. Dans ce beau projet, cette folle, qui avait besoin d'appui, s'assura celui de l'autre Anne (Anne de Beaujeu) en permettant l'autre folie, celle de transmettre à ce Charles, moitié Italien, le dernier des grands fiefs de France.

Deux actes insensés et coupables, l'un en grand, l'autre en petit. Les résultats furent analogues. Charles-Quint se souvint toujours qu'il avait eu la France en dot. Et Charles de Bourbon, devenu souverain dans sept provinces, fut, par cette fortune monstrueuse, par une éducation de frénétique orgueil, mené au rêve atroce de mettre la France en morceaux.

Le bon homme Louis XII, revenu à lui, déchira le traité de Blois. Mais il n'osa déchirer le contrat de mariage des Bourbons; il craignit la vieille fille de Louis XI. Il n'aimait pas beaucoup cette enfant taciturne, secouait la tête et disait: «Rien de pis que l'eau qui dort.» Il lui donna cependant, à la bataille d'Agnadel, l'honneur du plus beau coup d'épée, de charger en flanc l'armée italienne, ce qui décida la victoire.

Dans le danger de la France, en 1513, cet homme de vingt-quatre ans montra beaucoup de sang-froid, de capacité. Nommé lieutenant du roi en Bourgogne, à l'avant-garde de la France du côté des Suisses, au moment où ils s'éloignaient, il devait garnir les places et les réparer, enfin fermer si bien la porte qu'ils ne fussent pas tentés de revenir. Il le fit à merveille, contint les gens de guerre, pacifia les campagnes, établit un maximum modéré et raisonnable auquel le soldat devait acheter, au lieu de prendre pour rien. Cela lui gagna fort le peuple, et tellement le bon Louis XII, qu'il eut envie de le faire connétable, d'en faire l'ami et l'appui de son successeur François Ier.

Il n'était pas sans inquiétude. Sa femme Anne de Bretagne (qui vivait encore) gardait toujours son coupable roman du traité de Blois, de donner sa fille et le royaume au petit-fils de l'Empereur. Si elle se fût entendue pour cela avec Anne de Beaujeu, comme en 1504, l'étranger très-probablement eût régné en France. Louis XII fit venir celle-ci, la gagna contre sa femme, en lui promettant de rétablir pour son fils adoptif la charge de connétable.