Rien, sans cela, n'excuserait Louis XII d'une chose si imprudente. Le connétable, roi de l'armée, avait un pouvoir si absolu, que le roi même, en campagne, ne pouvait rien ordonner que par lui. Absurde pouvoir, et toujours fatal, qui irritait l'envie (d'où l'assassinat de Clisson), ou qui tentait la trahison (d'où la tragédie de Saint-Pol). Louis XI n'eut garde de refaire un connétable. La régente en fit un, honorifique, son beau-frère, vieux, malade et paralytique, toujours au lit. Mais, ici, en faire un, jeune, et de telle puissance, donner cette royauté militaire à celui qui avait déjà contre le roi une souveraineté féodale, c'était l'acte le plus téméraire.

Était-il sûr que Louis XII l'eût voulu sérieusement, et l'avait écrit? J'en doute. De toute façon, le nouveau roi n'en devait tenir compte. Mais l'Italien, plus fin, ami et camarade du même âge, l'avait habilement enlacé. Il avait pris pour le lier un moyen très-direct; il saisit le fils par la mère. Tendre et crédule, malgré son âge, la Savoyarde se crut déjà sa femme, et lui mit au doigt son anneau. Cet anneau entraînait l'épée de connétable. À lui maintenant, avec cette épée, de se faire son chemin. Il flatta le fils et la mère par la devise: «À toujours mais!» en écrivant une tout autre sous son épée: «Penetrabit. (Elle entrera).»

Les Suisses, comme on l'a vu, nous surprirent à Marignan; on vainquit à la longue. La chose fit plus d'honneur à la bravoure du connétable qu'à sa prévoyance. Il brilla comme homme d'armes, eut un cheval tué, et fit plusieurs belles charges. François Ier lui donna le poste de haute confiance, la garde de sa conquête. L'année même, 1515, Bourbon fit chez lui, près de Moulins, la fondation d'un couvent en mémoire de la victoire «qui était restée au roi et à lui Bourbon, et qui avait ôté aux Suisses leur titre de châtieurs de rois.»

Cet acte, s'il fut connu, ne fit pas plaisir à François Ier, encore moins l'espèce de code militaire qu'il fit, en profitant des lumières de La Trémouille et La Palice, chose utile, mais qui mettait les gens de guerre dans la main du connétable, de ses prévôts et maréchaux.

Autre grief: le train royal, l'armée de serviteurs dont le connétable était entouré. À la naissance de son enfant, dont le roi fut parrain, François Ier le vit servi à table par 500 gentilshommes en habit de velours. Et ce n'était pas un vain luxe, c'était une force. L'élève d'Anne de Beaujeu, de la fille de Louis XI, avait des vues sérieuses. Cette clientèle était grave et choisie, propre à le servir dans les grandes affaires, tel de la main, tel de la tête: les Arnaud, plus tard si célèbres, les l'Hôpital, le gendre de Philippe de Commines, les Chiverny, et autres qui ont marqué bientôt. Il y avait aussi des hommes d'épée, bouillants et de main trop rapide, entre autres ce Pompéran qui tua un homme du roi, et qui, sauvé par lui, eut le sinistre honneur de le désarmer à Pavie.

Il faut voir l'énormité du royaume que ce Bourbon avait en France. Il réunissait deux duchés, quatre comtés, deux vicomtés, un nombre infini de châtellenies et de seigneuries.

Son bizarre empire ne comprenait pas seulement le grand fief central et massif de Bourbonnais, Auvergne et Marche (plusieurs départements), mais des positions excentriques fort importantes, le Beaujolais, le Forez, les Dombes, trois anneaux pour enserrer Lyon, les rudes montagnes d'Ardèche, Gien pour dominer la Loire, puis, tout au nord, Clermont et Beauvoisis. On comprend à peine un damier de pièces si hétérogènes. Ce qui l'explique, c'est qu'une bonne partie venait des confiscations diverses de Louis XI, qu'il mit aux mains qu'il croyait sûres, celles de sa fille et de son gendre. Sinistres dépouilles des Armagnac et autres, prises aux traîtres, et qui firent des traîtres.

Tel était l'effet naturel des apanages féodaux, constitués par la royauté. Toujours à recommencer. Les plus sages précautions n'engendraient que la guerre civile.

Comme si ce monstre de puissance n'eût pas été assez à craindre, la furieuse folie d'une femme galante, à la force féodale, ajouta celle de l'argent. Elle le traita en mari, lui donnant, sur des finances entamées par une grande guerre européenne, trois ou quatre pensions princières: connétable, 24,000 livres; chambrier, 14,000; 24,000 comme gouverneur de Languedoc; 14,000 à prélever sur les tailles du Bourbonnais. Des facilités inouïes pour y ajouter; en une fois, il se fit voter par la pauvre Auvergne une somme de 50,000 livres! Il faut décupler tout cela, pour la différence de valeur monétaire; puis apprécier qu'en ces temps, relativement si misérables, l'argent avait une puissance incalculable.

Plus sot que sa mère n'était folle, le roi le mit en Milanais, près Marignan, lui laissa la conquête, établit l'Italien en pleine Italie, près de Mantoue et des Gonzague. Toutes les bandes errantes de soldats à vendre eussent afflué près de lui, et d'Italie et d'Allemagne. Bientôt, dans ce connétable de France on eût eu un roi des Lombards.