Ce qui devait le retenir, c'est que le roi n'avait pas d'enfant mâle. Il pouvait être héritier, être à la fois, par une situation bizarre, beau-père et fils adoptif du roi. En 1518, naquit un Dauphin, et alors tournant le dos à la mère du roi, il voulut Renée de France, fille du roi Louis XII; il eût pu un jour ou l'autre soutenir qu'elle représentait la branche aînée des Valois, écarter François Ier qui, de la branche d'Angoulême, n'avait que le droit d'un cadet. Pour cela, que fallait-il? Annuler la loi salique, en quoi il aurait été applaudi, aidé de son cousin Charles-Quint et de tous les princes qui avaient eu dans leur famille des filles de la maison de France.

Louise, désespérée, pour exercer sur l'infidèle une contrainte salutaire, avait imaginé d'abord de supprimer ses pensions. Le roi, en 1521, soit défiance, soit jalousie, lui ôta l'un des priviléges du connétable, le droit de mener l'avant-garde, de conduire l'armée où et comme il voulait. François Ier y était en personne, et ne s'en remit qu'à un homme plus sûr, son beau-frère, le duc d'Alençon.

La trahison eut dès lors un prétexte. Madame de Rœulx, prise dans Hesdin, dut entamer la négociation. Elle était des Croy, et ceux-ci, en concurrence avec Marguerite d'Autriche, auprès de Charles-Quint, tellement primés par elle dans l'intrigue électorale, durent saisir avidement la première lueur d'une affaire qui devait les relever tellement près du maître. Le premier prince du sang! le seul resté des grands vassaux! le connétable de France! Trois hommes en un, donnés à l'Empereur!... Mais ce n'était rien encore. Par ces trois titres, Bourbon était moins que par la popularité qu'il avait dans les robes longues. Les parlements de Paris, de Provence, comme on va voir, lui étaient favorables. Des magistrats respectés, un Budé, lui dédiaient leurs livres. Tranchons le mot, il avait pour lui le germe du parti qu'on eût appelé, à une époque, le parti de la liberté. Chance énorme! Charles-Quint, au nom des libertés publiques, eût fait délibérer, voter, les meilleurs citoyens de France pour la ruine de la France et le triomphe de l'étranger.

On a voulu ne voir rien de plus que la vengeance d'une femme dans le grand procès commencé, au nom de Louise, le 12 août 1522, comme héritière des biens de la maison de Bourbon. Sans dire qu'elle n'y fut pour rien, je suis porté à croire qu'il y eut aussi autre chose; qu'un homme, visiblement le centre des mécontents, un cousin de Charles-Quint, parent des Croy, des Gonzague, parut assez dangereux pour qu'on entreprît de le ruiner.

Quel était son droit? un seul: la donation de sa femme, donation d'une enfant de moins de quatorze ans; donation de biens, non tous patrimoniaux, mais, en bonne partie, biens condamnés, dont Louis XI avait donné un usufruit.

Quel était le droit de la mère du roi? Comme nièce du dernier duc de Bourbon, elle était l'incontestable héritière des biens spéciaux de cette maison, souvent transmis par les femmes au XIIIe siècle, et même récemment par Suzanne de Beaujeu. Seule rejeton des aînés, elle passait évidemment avec les Montpensier, descendus d'un cadet.

Il y avait un troisième héritier, il est vrai, bien autrement autorisé, qui eût dû réclamer, et de qui tout fief a dérivé: la France.

Cette affaire fut un grand coup pour la vieille Anne de Beaujeu, coupable d'avoir rétabli, contre la volonté de son père, cette dangereuse puissance. Ce fut comme si l'ombre de Louis XI fût venue lui demander compte de ses dons si mal employés. Elle en creva de rage et de dépit (14 novembre 1522).

Sa mort précipitait les choses. Elle laissait des fiefs personnels qui, sans procès ni jugement, revenaient d'eux-mêmes à la couronne. C'étaient Gien, passage important de la Loire, et deux positions militaires des montagnes de l'Auvergne, Carlat, Murat, arrachées à grand'peine par Louis XI aux Armagnacs, et données par lui, non pas aux Bourbons, mais à son alter ego, à sa fille Anne de France. À quel titre le connétable les eût-il gardés? On ne le voit pas. Mais il lui coûtait de les rendre, incorporés qu'ils étaient depuis trente ans au royaume des Bourbons. Gien était son avant-garde sur la Loire. Les fiefs d'Auvergne étaient son fort. Ces pays, sauvages encore au temps de Louis XIV (V. Mémoires de Fléchier), qu'étaient-ils au XIVe siècle? C'était à l'entrée de l'Auvergne, dans le fort château de Chantelle qui lie l'Auvergne au Bourbonnais que la maison de Bourbon avait son trésor, ses joyaux. De là, elle veillait les quatre routes (qui vont aussi en Languedoc). Elle avait de patrimoine ce qu'on appelait le Delphinat d'Auvergne, et par mariage elle avait essayé d'avoir aussi le comté. Mais la dernière héritière fut donnée par Louis XII à son homme Jean Stuart, duc d'Albany, et la puissance royale établie en basse Auvergne. Bourbon défendait la haute, qui allait lui échapper.

Nul traité, nul mariage, ne pouvait prévenir ce coup. Le premier démembrement allait commencer, la première pierre tomber du grand édifice, grand en lui-même et plus grand comme dernière et suprême ruine du monde féodal. C'était comme une tour qui en restait au centre de la France. J'appelle ainsi la maison de Bourbon. Elle ne pouvait consentir à tomber qu'en se transformant, devenant le trône de France.