C'est lui qui fut tué (18 février 1563).
L'homme qui fit le coup, Poltrot, sieur de Meray, était un jeune gentilhomme de l'Angoumois, fort bon soldat à Saint-Quentin, où il fut pris et mené en Espagne. Protestant, il y vit l'idéal catholique, Philippe II et l'Inquisition. Il put assister aux splendides et royaux auto-da-fé qui ouvrirent dignement ce règne.
Poltrot revint d'Espagne, comme on peut croire, plein de vengeance et de meurtre. Il ne parlait plus d'autre chose. Il montrait son bras à ses camarades, disant: «Ce bras tuera M. de Guise.» Il en parla à son seigneur, chez qui il avait été nourri, M. de Soubise; il en parla à l'amiral, à qui bien d'autres gens parlaient légèrement de la même chose, et qui n'y fit grande attention. Cependant Poltrot s'offrait pour espion. Coligny lui donna de l'argent pour acheter un bon cheval d'Espagne.
Poltrot, fort brun, sachant bien l'Espagnol, était appelé dans l'armée l'Espagnolet. Il passa, se fit présenter, s'offrit au duc de Guise, qui lui dit: «Cinquante mille livres pour toi, si tu peux rentrer dans la ville et faire sauter les poudres.»
Le 18 février, Poltrot, ayant prié Dieu de lui dire si vraiment il fallait frapper, crut se sentir au cœur la voix divine, avec un mouvement étonnant d'allégresse et d'audace. Il attendit Guise, vers le soir, au coin d'un bois; prudemment, froidement, il calcula qu'il devait être armé en dessous, et qu'il fallait le tirer à l'aisselle, juste au défaut de la cuirasse. Il tira à six pas, d'une main ferme, très-juste et l'abattit.
Guise n'était pas mort, et vécut encore six jours. Il mourut comme un saint (si l'on croit la légende qu'en fit l'évêque Riez), citant cent fois l'Écriture sainte, qu'il n'avait jamais lue, s'excusant à sa femme de maintes peccadilles, et lui pardonnant à elle-même tout ce qu'elle avait pu faire.
Ceux qui ont vu au visage le duc de Guise (comme moi, dans le dessin Foulon), qui ont présente cette face sinistre et désespérée, jugeront que cet homme perdu, qui n'avait vécu que du succès, dut mourir furieux quand un tel coup lui arrachait la proie des dents, et que la main d'en haut, l'ayant amené là, vainqueur, maître de tout et seul, les autres étant morts, à son tour lui tordait le cou.
Poltrot fut mené à Paris devant la reine et le conseil, puis devant les gens de justice, qui lui prodiguèrent toutes les formes de la question. Que dit-il? que déposa-t-il? On ne le sait que par les fort douteux procès-verbaux qu'en firent ces gens valets des Guises. On ne manqua pas de lui faire dire qu'il avait été poussé par l'Amiral. À quoi celui-ci répondit peu après franchement, sincèrement, qu'il n'aurait pas pris pour cette affaire un grand parleur, si léger en propos; que du reste, depuis qu'il savait que Guise cherchait à se défaire du prince de Condé et de lui, il n'avait nullement détourné ceux qui parlaient de tuer Guise.
Le Parlement de Paris, qui, dans ces occasions, déploya plusieurs fois un zèle ignoblement féroce, une exécrable courtisanerie de supplices, jugea Poltrot (comme plus tard Ravaillac et Damiens), tâchant d'accumuler sur cette misérable chair mortelle tout ce qu'on peut souffrir sans mourir.
Le jour même où le saint héros, rapporté à Paris, exposé aux Chartreux, fut glorifié à Notre-Dame, on fit la boucherie de Poltrot derrière la Grève.