L'autre côté par où on la tenait, c'était la faim. Elle était à l'aumône, vivait d'expédients fortuits. La dépense était de dix-sept millions, la recette de deux et demi. Sans le pape on n'eût pas dîné. On en tirait des dons, quelques ventes des biens du clergé. Guise lui-même n'eût pu faire la guerre sans l'argent du duc de Savoie. En retour, peu avant sa mort, il lui avait rendu ce qui nous restait de tant de conquêtes au delà des Alpes, livré Turin, quitté l'Italie pour toujours.
Voilà la vraie situation, comme elle apparaît dans les basses et serviles lettres du jeune roi et de sa mère, où ils tendent sans cesse la main au pape (Archives du Vatican), au roi d'Espagne et à tous.
Cette pauvreté royale faisait un grand contraste avec la richesse des Guises. Leur maison (ou leur dynastie?) était restée entière à la mort de son chef. Elle gardait ses quinze évêchés, aux mains des cardinaux de Guise et de Lorraine. Elle gardait le palais, la charge de grand maître de la maison du roi, par le fils aîné Joinville; Mayenne était grand chambellan, Aumale grand veneur, Elbeuf général des galères. Toute charge d'épée était donnée par eux. Ils avaient les finances par un homme sûr. Les gouvernements de Champagne et de Bourgogne étaient dans leurs mains, c'est-à-dire nos frontières de l'Est, les passages vers la Lorraine et vers l'Allemagne, la grande route militaire.
Puissance énorme. Mais le chef était un enfant, Henri de Guise, qui n'avait que treize ans. Du père, il eut, non le génie, mais l'audace, l'intrigue; de sa mère, un charme italien, et non pas peu du sang des Borgia. Anne d'Este, en longs habits de deuil (quoique dès le lendemain consolée par Nemours), allait montrant partout sa douleur et son fils. C'était toujours la scène de Valentine de Milan, embrassant le petit Dunois, disant: «Tu vengeras ton père.» L'enfant, fort bien dressé, trouvait des mots hardis, ou on lui en faisait. Les bonnes femmes en pleuraient de joie; les prêtres bénissaient le bon petit seigneur. Tout était arrangé pour faire un favori du peuple, un prince de carrefour, un héros de l'assassinat.
Le chef des protestants, élu le lendemain de la bataille de Dreux qui les délivrait de Condé, était désormais l'amiral, et il avait bien gagné ce titre par cette conquête subite de la Normandie en plein hiver. Seul, ayant fait la guerre, il pouvait faire la paix. Le prisonnier Condé, contre le chef d'élection, était mal posé pour négocier. Coligny revient de Normandie en hâte; quand il arrive, la paix, depuis cinq jours, était signée (Amboise, 12 mars 1563).
Condé l'avait signée pour lui et les seigneurs. Pour lui, la lieutenance générale du royaume, qu'a eue son frère. Pour les seigneurs, le culte libre des châteaux. Et pour le peuple, quoi? Une ville par baillage, de sorte qu'en ce temps de trouble, où l'on n'osait pas voyager, on ne pouvait prier ensemble qu'en faisant un voyage souvent de vingt ou vingt-cinq lieues.
Pour la forme, Condé avait consulté les ministres, mais signé malgré eux. L'amiral en conseil lui dit cette parole: «Monseigneur, vous vous êtes chargé de faire la part à Dieu; d'un trait de plume vous avez ruiné plus d'églises qu'on n'en eût détruit en dix ans. Et, quant à la noblesse que vous avez garantie seule, elle doit avouer que les villes lui donnèrent l'exemple. Les pauvres avaient marché devant les riches, et leur avaient montré le chemin.»
Il était facile à prévoir que tout irait à la dérive; que les seigneurs mêmes, désormais isolés des villes, ne se défendraient pas; que l'influence papale, espagnole, emporterait tout; que non-seulement cette cour misérable s'assujettirait à l'Espagne, mais que les Guises eux-mêmes allaient devenir tout Espagnols.
C'est le moment de bien mettre en lumière une chose qui, méconnue, égara tous les politiques, puis les historiens, et maintenant les égare encore:
La balance était impossible, dans la violence de ces temps, l'équilibre était impossible; un milieu politique, un parti politique, était un mythe, une fiction. Ce parti deviendra possible, mais après la Saint-Barthélemy.