Tous cherchèrent ce milieu et le manquèrent.

Philippe II même imaginait garder son libre arbitre entre les modérés et les violents. Il écoutait Granvelle, il écoutait Gomès, mais inclinait au duc d'Albe.

Chez nous, le connétable eût voulu l'équilibre; peu à peu il pencha aux Guises.

Et le rêve des Guises eux-mêmes aurait été un certain équilibre, une certaine indépendance entre l'Espagne et l'Allemagne. Le cardinal de Lorraine, au moment même où le secours espagnol donnait à son frère la victoire de Dreux, intriguait contre l'Espagne. D'une part détournant Marie Stuart d'épouser le fils de Philippe II, d'autre part créant au concile de Trente un parti anti-espagnol. Il s'y joignit aux Allemands pour obtenir quelques réformes (surtout le mariage des prêtres). Tout cela inutile. Par la mort de son frère, le cardinal retomba au néant. Il lui fallut laisser son rêve d'indépendance et suivre l'impulsion espagnole.

Où donc fut l'équilibre? Dans Catherine de Médicis? Il ne tient pas aux historiens italiens que nous ne voyions en elle le pivot de l'action et le meneur universel. Mais les actes disent le contraire. Ils la montrent toujours servante du succès, habile seulement à faire croire qu'elle mène, lorsqu'elle suit et qu'elle obéit. En 1563, sur la menace de l'Espagne, elle tourne, elle cède, elle change non-seulement sa politique, mais l'ordre de sa politique et l'éducation de ses enfants.

Où donc est l'idée politique, le parti politique? dans le chancelier L'Hôpital? dans son effort pour réformer les lois? Le dirai-je? je ne trouve rien de plus triste que de voir cet homme de bien traîner sa barbe blanche derrière Catherine de Médicis. On ne s'explique pas comment il restait là, ni quelle figure il pouvait faire au milieu de cette cour équivoque, parmi les femmes et les intrigues. Ne comprenait-il pas que sa présence seule, en tel lieu, était un mensonge? que sa réforme du droit, réforme écrite et de papier, faisait prendre le change sur la réalité politique? Quelques bonnes choses en sont restées, comme les tribunaux de commerce. Mais, hélas! si l'on veut savoir combien les lois sont le contraire des mœurs, il faut lire les lois de ce temps. Elles proclament la suppression des confréries au moment où celles-ci s'organisaient militairement et de la manière la plus meurtrière, au moment où elles se liaient, se groupaient, créaient les lignes provinciales qui finirent par former la Ligue.

Dans chaque province, en Gascogne d'abord, en Guienne, bientôt sous les Guises en Champagne, un gouvernement se fait à côté du gouvernement. Qu'opposait à cela la profonde politique Catherine? Elle pensait décomposer tout. Dans un perpétuel voyage, elle croyait neutraliser par l'influence de cour ces influences fanatiques. Elle voulait travailler la noblesse, l'amuser, la séduire. Son principal moyen, s'il faut le dire, c'étaient les filles de la reine, cent cinquante nobles demoiselles, ce galant monastère qu'elle menait et étalait partout. Toutes maintenant fort catholiques, très-exactement confessées. Point de scandales, peu de grossesse. On chassait celle qui devenait grosse.

Tout cela apparut d'abord dans l'expédition que l'on fit pour reprendre le Havre aux Anglais. La reine y mena en laisse Condé et force protestants. Le petit homme tant joli suivait mademoiselle de Limeuil, qui en revint enceinte. Il réussit à chasser ses amis, à irriter Élisabeth, à diviser le parti protestant. Il se croyait au retour lieutenant général du royaume, quasi-tuteur du roi enfant. Mais celui-ci se déclara majeur. L'Hôpital couvrit cette farce d'un discours grave. Pour que les protestants n'osassent réclamer, on leur lança les Guises, qui portèrent contre Coligny une solennelle accusation de meurtre. Dupés, moqués, les protestants, loin d'oser accuser, furent assez occupés à se défendre eux-mêmes. Comme parti, ils semblaient dissous. Leur chef, Condé, servait de secrétaire à la reine mère. Elle lui faisait écrire en Allemagne que tout allait au mieux. Elle se chargeait de le remarier, l'amusait de l'idée d'épouser Marie Stuart, d'autres princesses encore. La riche veuve de Saint-André, qui croyait l'épouser, lui donna le château de Saint-Valéry; il épousa une autre femme et ne rendit pas le présent.

L'Église protestante avait cessé de lui payer sa contribution secrète, et l'envoyait à Coligny. Mais l'amiral savait que, si l'on reprenait les armes, la noblesse voudrait Condé pour chef, et, pour le retenir, lui faisait part sur cet argent.

Les protestants s'étant isolés de l'Angleterre, on osait tout contre eux. La paix leur était meurtrière: c'était la paix aux assassins, la guerre aux désarmés. Impunité complète des violences. Ici un ministre pendu par un gouvernement de province. Là des noyades populaires, des morts violemment déterrés, des femmes accouchées de deux jours qu'on arrache du lit; je ne sais combien d'excès bizarres et de fantaisies de fureur.