Si le coup de pistolet fit tressaillir la reine mère et son fils, on peut bien croire que le blessé, dans sa triste insomnie, ne fut pas sans l'entendre. Il n'avait pas grand monde autour de lui. Beaucoup étaient au Louvre, chez le roi de Navarre, pour qui on craignait encore plus. Mais il avait, dans deux maisons voisines de son hôtel, deux postes de gardes du roi. Il se sentait gardé par la parole royale, par les promesses et les traités faits avec les princes étrangers, par tout ce qu'il y a de respecté parmi les hommes. Il venait de recevoir une visite aimable, la plus rassurante de toutes. La nouvelle mariée, Marguerite de Navarre, dans ces moments sacrés où, femme et fille encore, oscillant d'un état à l'autre, la jeune épouse est si touchante, était venue le voir, et comme chercher la bénédiction du vieillard.

Fallait-il croire qu'elle fût un espion? Une envoyée d'Anjou? Et ce frère, trop aimé, usa-t-il de sa petite Margot (ils appelaient ainsi leur sœur) pour cette commission scélérate? On en croira ce qu'on voudra.

Le blessé, sur son lit, était dans ses pensées. Quelles? La famille peut-être qu'il ne devait jamais revoir, cette femme admirable qu'il avait laissée enceinte et qui le rappelait en vain? Ou bien plutôt encore cette grande famille de l'Église, si divisée, si hasardée, orpheline de Dieu, dont la crise suprême était venue par toute la terre?

Mais ces sombres pensées ne le reportaient-elles pas plus haut, plus loin encore, à la grande question des déchirements du dogme, à l'écroulement de l'arbre qui couvrit l'humanité de son ombre? Ramenée à la foi des Suisses qu'adoptait Coligny, rentrée dans la simple raison, l'eucharistie emporte le christianisme lui-même.

Tout cela pour lui seul. Il avait cependant près de lui dans cette chambre deux hommes admirables. L'homme de la douleur, le grand chirurgien du siècle, Ambroise Paré, grand de cœur autant que de génie. L'homme de la conscience, le saint pasteur Merlin qui, je crois, avait été envoyé par le prince d'Orange. C'est lui qui fit la prière à l'heure dernière de Coligny.

Près de la porte de la chambre veillait aussi un bon et fidèle Allemand qui, à l'armée, lui servait d'interprète. En bas, quelques serviteurs et cinq ou six Suisses du roi de Navarre.

C'était un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche 24 août). La cavalerie de Guise arrive aux portes et remplit la petite rue. À l'instant, les gardes du roi, de gardiens se font assassins. Cosscins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme qui avait les clefs ouvre; il est poignardé.

L'amiral se lève au bruit, et, couvert d'une robe de chambre, dit au ministre: «Monsieur Merlin, faites-moi la prière.» Et lui-même ajouta: «Je remets mon âme au Sauveur.»

«Alors celui qui a été témoin et qui a rapporté ces choses entra dans la chambre, et, étant interrogé par Ambroise Paré que voulait dire ce tumulte, il dit, en se tournant vers l'amiral: «Monseigneur, c'est Dieu qui nous appelle à luy.» Il répondit: «Il y a longtemps que je me suis disposé à mourir... Mais sauvez-vous, vous autres, s'il est possible.» Les témoins affirment qu'il ne fut pas plus troublé de la mort que s'il n'y eût eu bruit quelconque. Tous montèrent et échappèrent la plupart par le toit; l'Allemand, Nicolas Muss, resta seul avec l'amiral. (Relation.)

Cependant on avait rompu la porte de l'escalier. Cosscins marchait en tête avec les Suisses du duc d'Anjou, sous ses couleurs (blanc, noir et vert). Ces Suisses, voyant sur l'escalier les Suisses du roi de Navarre, ne tiraient pas. Mais Cosscins fit tirer les gardes.