Situation bizarre! Les luthériens, le pape, étaient d'accord pour implorer la France contre Charles-Quint. Elle paraissait forte dans la faiblesse universelle. L'occupation d'Écosse, la reprise de Boulogne, que l'Angleterre nous rendit (pour argent), faisaient illusion.

Charles-Quint n'était plus un homme depuis sa victoire de Muhlberg. Il ne se connaissait plus. Ce n'était plus César, mais Attila, Nabuchodonosor. L'attitude de modération qu'il avait prise en sa jeunesse, après Pavie, sa faible tête de vieillard ne pouvait la retenir. Il paraissait horriblement aigri. Granvelle l'en excuse sur sa maladie. Il fit couper les pieds aux soldats allemands qui, selon leur vieil usage, s'étaient loués en France (Mém. de Guise), et l'infant (Philippe II) intercéda en vain pour eux.

Pour connaître le vrai Charles-Quint de cette époque, il ne faut pas toujours citer ses actes officiels, œuvre de ses ministres, mais lire les instructions qu'il écrit lui-même pour son fils. Elles indiquent deux choses: que sa tête est affaiblie, et qu'il ne connaît point du tout sa situation. Cet acte grave, écrit pour guider bientôt le jeune roi, n'a aucun caractère sérieux; il est d'une banalité plate, nullement instructif. Un prince qui s'amuse à écrire de telles choses, vaguement générales, évidemment n'a pas d'idées précises, ne sait pas le détail qui seul serait utile pour diriger son successeur (Granv., III, 267, 1548).

Les Vénitiens qui connaissent ses affaires mieux que lui, disent (L. Contarini, 1548) que, malgré sa victoire, il est ruiné. «Il ne peut plus rien tirer de l'Italie. Ses sujets, surtout à Milan, aiment mieux abandonner la terre.» D'autre part, il tire encore moins de l'Espagne. Sa pauvreté en hommes est désolante. Tous les grands capitaines du siècle sont morts; il ne lui reste que le duc d'Albe, médiocre (au jugement de Contarini), et un bandit italien qu'on appelait le marquis Marignan.

Mais ce coup de Muhlberg et l'Empire tombé à ses pieds, cinq cents canons enlevés aux villes, les razzias d'argent faites par ses soldats espagnols, lui avaient tourné la tête. Il donna au monde un de ces spectacles qui effrayent, qui appellent la colère divine. Ce fut une chose nouvelle dans l'Europe chrétienne de voir renouveler les scènes barbares de captifs promenés, montrés (comme Bajazet dans sa cage de fer). Il menait par l'Allemagne et jusqu'aux Pays-Bas ses prisonniers, l'électeur, le landgrave, un héros et un saint, comme on montre une ménagerie de bêtes fauves. Sauvage exhibition qui ne montrait que son parjure. Car il avait promis leur liberté, et il éluda par un faux, un faux ridicule, irritant, d'une lettre impudemment changée dans le traité, en vertu de laquelle il garda ceux qu'il avait promis d'élargir.

Même dérision d'insolence à la diète d'Augsbourg. Ses théologiens présentèrent aux deux partis un compromis tout catholique. Quelques districts, et pour un certain temps, gardaient le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces. Tout le reste de l'Empire, dès le jour même, rentrait sous le vieux joug. Cela s'appela l'intérim. La chose à peine lue, sans délibération, sans consulter personne, un prélat catholique, l'archevêque de Mayence, remercie l'Empereur, dit que la diète accepte, parlant effrontément pour les protestants mêmes. La séance est levée.

Voilà tous les débats religieux finis par cet escamotage. Le voilà pape aussi bien qu'Empereur. Et que lui manque-t-il pour avoir cette monarchie universelle dont l'avaient bercé ses nourrices? Peu ou rien: conquérir la France, aller à Rome. Le pape est vieux, Charles-Quint peut lui succéder; déjà ses médecins remarquent que sa goutte se trouverait bien mieux du climat d'Italie.

Comme en ces moments de folie les valets dépassent le maître, son gouverneur du Milanais encourage l'assassinat de Pierre Farnèse, fils du pape Paul III, duc de Parme et de Plaisance, en saisissant la dernière ville. Paul III, effrayé par la victoire de Charles-Quint, par son concile de Trente, négociait avec la France, et voulait faire épouser à son petit-fils une bâtarde d'Henri II. Charles-Quint, qui déjà avait marié sa fille naturelle au fils du pape, n'en approuva pas moins cette cruelle affaire de Plaisance, où lui-même volait ses petits-enfants. Le pape perça l'air de ses cris, appela au secours la France, les protestants, les Turcs (dit-on), et voyant sa famille s'arranger avec Charles-Quint, baiser sa main sanglante, il en mourut de désespoir.

Cet acte atroce saisit l'attention de l'Europe, étonna, effraya. Bientôt après, le frère de Charles-Quint, Ferdinand, estimé pour sa modération, fit poignarder son ennemi réconcilié, le moine Martinuzzi, à qui il devait la Hongrie.

Nous ne raconterons pas la punition; elle est connue. Une seule ville, Magdebourg, résista à l'Empereur, à l'Espagne, à l'Empire. Et son maître Maurice, qui l'avait fait vaincre, le trahit à son tour. Ce fut une belle scène, et consolante pour la terre opprimée, de voir ce vainqueur des vainqueurs presque pris dans Insprück, forcé de fuir la nuit avec sa goutte, manqué de deux heures par Maurice (23 mai 1552).