On insiste: «Le christianisme primitif a vaincu par la patience, par l'obstination du martyre.» Vieille redite; ajoutez donc la force; une grande révolution sociale dans les rangs inférieurs, une conquête, l'épée de Constantin.
Voilà pour les chrétiens. Quant à l'inertie pacifique des hommes de la Renaissance, qu'aurait-elle produit? que leur eût-il servi de s'aveugler eux-mêmes? qui ne voyait que la lumière, loin de s'accroître, s'éteignait? qui ne voyait l'immense extension de l'intrigue dévote, du matérialisme d'Ignace? D'autre part, la victoire des sots, Ronsard éclipsant Rabelais? Quelle chute de son livre, du livre où gît l'espoir, au livre sceptique, égoïste et découragé de Montaigne!
Les sciences de la nature, si brillantes au début du siècle, vont pâlissant et faiblissant. Tous leurs héros sont des martyrs. Qu'est devenu Paracelse, le Luther des sciences? assassiné. Que devient le Christophe Colomb de l'anatomie, Vésale, tout médecin qu'il est de Charles-Quint? assassiné; du moins, il meurt de faim dans une île déserte. Que deviennent Goujon, Ramus et Goudimel? tués en un même jour. On ne refait pas de tels hommes. Et il ne faut pas croire que la création sera infatigable. L'histoire dit le contraire; et le bon sens aussi.
Non, si les protestants n'avaient tiré l'épée, s'ils n'étaient devenus un grand parti armé qui, du continent condamné, chercha la liberté des îles, en Angleterre, aux Pays-Bas; si l'invincible épée, si les vaisseaux vainqueurs de la Hollande n'eussent gardé, au dernier îlot de l'Europe, l'asile de la pensée humaine, vous n'auriez jamais vu le jet nouveau de la lumière; vous n'auriez eu ni Shakspeare, ni Bacon, ni Harvey, ni Descartes, Rembrandt, Spinosa, Galilée. Oui, je dis Galilée, puisque le télescope hollandais lui ouvrit les cieux.
Au seuil de la grande guerre où le protestantisme sauva les libertés humaines, qu'on me permette d'aller encore au Louvre, et, d'un cœur religieux, de saluer dans les tableaux de Ruysdaël et de Backhuisen le sacré drapeau tricolore de la république de Hollande, qui défendit le monde contre Philippe II, contre Louis XIV.
Quand la vraie foi vaincra, quand on fera des temples au Dieu de la pensée, qu'on y suspende donc les images sublimes où, mettant l'infini dans un infiniment petit, Rembrandt peignit deux fois l'abri sacré de la Hollande, son vieux lecteur, qui ne lit plus, mais qui pense au foyer, son puissant cosmographe, qui, les yeux sur un globe, mesure les mers, le champ de la victoire, la carrière de la liberté. (Musée du Louvre.)
Nous arriverons là, au XVIIe siècle, par cent ans de combats. Car le combat, l'épée, est la condition sine quâ non. Si donc le protestantisme doit sortir des classes pacifiques qui se laissent égorger, pour passer par la classe seule militaire alors, par la noblesse, ne le chicanons pas. C'est l'adresse connue des ennemis de la liberté de l'arrêter ici, de faire appel à nos instincts niveleurs, de dire: «Ces réformés sont nobles; Guillaume et Coligny sont des aristocrates... Les accepterez-vous?» Oui, nous les acceptons; ils aguerrirent le peuple qui, par eux, fut noble à son tour.
Coligny et son frère, colonels généraux de l'infanterie française, rudes, austères instructeurs de nos vieilles bandes, nous font une nation de soldats, qui, le lendemain de la Saint-Barthélemy, sur les corps de leurs capitaines, sans s'étonner, recommencent la guerre en France, aux Pays-Bas, et forcent les rois de traiter.
Nobles épées qui, les premières, formâtes l'avant-garde de la liberté, vous méritiez d'être du peuple. L'historien doit faire pour vous ce qu'on faisait à Gênes quand la noblesse était exclue des charges, et qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d'être dégradé de noblesse, et il montait au rang de plébéien.
Qui mieux que Coligny a mérité cela, quand, après un traité, il dit au prince de Condé: «Votre traité ne garde que les nobles, les châteaux des seigneurs. Et le peuple des villes, qui le garantira?»