Ce conseil charitable était déjà de difficile exécution. Cette année même se constituèrent nombre d'églises, Bourges, Tours, Angers, Poitiers. Un peu après, l'Église de Paris se manifesta.

Au mois de mars 1557, des seigneurs d'Écosse, ceux qui depuis organisèrent le Covenant, étaient venus à Paris. Leurs amis naturels étaient nos réformés. Ceux-ci les accueillirent, les régalèrent de la belle nouveauté du temps, des chants populaires, héroïques, des graves harmonies fraternelles que chantait leur Église dans le secret des nuits. Nos vaillants alliés, fiers chefs de clans et rois chez eux, ne pouvaient s'astreindre au mystère. Nos nobles protestants auraient rougi d'être moins braves. Unis et se donnant le bras, les uns, les autres, allèrent ensemble dans Paris, et se mirent à chanter. C'était déjà le mois de mars, parfois très-beau ici; on se réunissait au Pré-aux-Clercs, et l'on chantait, d'abord des vœux pour le roi, pour l'armée; puis tous les nouveaux psaumes, les chœurs de Goudimel. C'était la première fois que le peuple entendait une musique à quatre parties. Jusque-là, on n'en connaissait que l'essai ridicule. La foule fut ravie; elle se rassembla en nombre sur les hauteurs qui dominaient le Pré-aux-Clercs, et s'unit parfois aux chanteurs. Mais cela dura peu. Le roi, à qui on alla dire que Paris était en révolte, défendit ces réunions. La ville rentra dans le silence.

Quelques mois se passèrent, et le clergé, bien averti, travailla puissamment. Le progrès des misères l'aida beaucoup. Par la prédication, seule publicité de ces temps, par la confession surtout, on inculqua aux masses, aux femmes, que leurs souffrances étaient le châtiment de Dieu, irrité contre les impies.

La cherté des vivres, l'ennemi en marche sur Paris, la défaite de Saint-Quentin, c'étaient les preuves de la colère céleste.

À la nouvelle de la bataille, Paris avait perdu la tête. On lui dit de s'armer, chose inouïe depuis un siècle. Chaque nuit, on croyait voir arriver l'ennemi.

Dans ces vaines alarmes, le 4 septembre 1557, voilà les prêtres du Plessis qui sortent une nuit en criant, appelant la rue Saint-Jacques aux armes. Est-ce l'ennemi? non, ce sont des traîtres qui conspirent de livrer la ville. Des traîtres? non, mais des voleurs. Des voleurs? non, mais des paillards qui, joyeux des malheurs publics, font ripaille, une orgie nocturne. Ces paillards sont des luthériens.

Le peuple respire et se rassure. Mais il reste furieux de sa peur. Ce n'est plus la guerre, c'est la chasse. On se met aux affûts pour prendre ce gibier. On ferme les rues de chaînes, on met des lumières aux fenêtres. On veut voir au visage ces libertins, ces dames effrontées. On ajoute le sel à la chose: qu'ils soufflent la chandelle, pour se mêler entre eux, frères et sœurs, pères et filles; vieille histoire renouvelée des persécutions des premiers chrétiens, redite dans tout le Moyen âge contre ceux que l'on voulait perdre.

C'était une assemblée de trois ou quatre cents protestants qui s'étaient réunis pour faire la cène dans une maison en face du Plessis et derrière la Sorbonne. Réunion fortuite de fidèles de toute condition. Nous savons quelques noms: deux étudiants du Midi, un procureur, un médecin de Lizieux qui était arrivé le jour même à Paris, un Allemand filleul du marquis de Brandebourg. Des deux surveillants de l'assemblée, l'un était un avocat qui tenait une école; l'autre, gentilhomme du Périgord, venait de mourir, mais sa veuve, madame de Graveron, y était à sa place; elle venait d'accoucher et n'avait que vingt-trois ans; c'était une sainte, bénie et adorée des pauvres du quartier Saint-Germain. Des dames de la cour (et de maris fort catholiques), mesdames d'Overty, de Rentigny et de Champaigne, étaient venues aussi, par pitié ou par curiosité. Presque toutes les femmes étaient de bonnes maisons.

Dans cette assemblée pacifique, où peu d'hommes étaient nobles, il n'y en avait guère qui eussent l'épée. Ceux qui l'avaient offrirent pourtant de faire sortir les autres, et, l'épée à la main, de percer à travers la foule. Peu s'y hasardèrent, craignant d'être lapidés. De ceux qui sortirent, en effet, un fut atteint et abattu; la racaille se jeta sur lui et le traîna au cloître Saint-Benoît; il ne garda pas forme humaine. Quelques-uns essayèrent de fuir en sautant les murs du jardin. Ce qui resta surtout, ce furent les malheureuses femmes; elles crièrent par la fenêtre qu'au moins on appelât la justice. Le procureur du roi vint en effet, mais lui-même était effrayé, n'osait les faire sortir. La foule cria: «Si elles restent, nous les brûlerons.» Elles descendirent plus mortes que vives, pâles, aux premiers rayons du jour. La foule, qui les attendait là depuis minuit, assouvit sa fureur sur ces prétendues libertines, les battit, mit en pièces leurs chaperons, leur plaqua l'ordure au visage. À grand'peine, arrivèrent-elles au Châtelet où on les fourra dans les basses-fosses.

Le procès, vivement conduit par le cardinal de Lorraine, ne manqua pas de révéler toutes les infamies qu'on voulut. On assura au roi qu'on avait trouvé les paillasses sur lesquelles se faisait l'orgie et les restes de la ripaille.