On put bientôt juger ces calomnies. Ces infortunés, en justice, parurent ce qu'ils étaient, des saints. La dame de Graveron, si jeune, fut très-touchante. Elle pleurait, riait en même temps; elle badina jusqu'à la mort. On lui dit qu'elle aurait la langue coupée: «Je ne plains pas mon corps, dit-elle; pourquoi plaindrais-je ma langue davantage?

Un des étudiants montra un si grand cœur à embrasser la mort, que le président qui l'interrogeait fut saisi de douleur: «Jésus! Jésus! dit-il, qu'a donc cette jeunesse pour vouloir ainsi se faire brûler pour rien?»

L'élan était donné; les martyrs faisaient les martyrs. Tous portaient à la mort une incroyable joie. L'un d'eux, Guérin, le jour où il devait être brûlé, ouvre le matin la fenêtre, pour voir encore la création et les œuvres de Dieu, et, regardant l'aurore: «Que sera-ce quand nous allons être exaltés par-dessus tout cela!»

Contre cette contagion d'héroïsme, toutes les forces du monde d'avance étaient vaincues. Mais l'affaire de Calais fut un salut pour le clergé. Lui aussi, il eut son héros, son David, son Judas Macchabée. On le chanta, on le prêcha, on le canonisa. Tout un monde de sacristies et de couvents, de confréries, de moines, en parla jour et nuit.

Dès ce jour, le clergé avait l'épée en main. La Terreur fut organisée. Le cardinal de Lorraine se fit donner par Rome les pouvoirs de l'Inquisition. Il tint dans son hôtel des États soi-disant Généraux, et dit que chacun payerait. Il avait les finances, François l'armée; un autre Guise prit la flotte, et un quatrième l'Écosse, un cinquième bientôt le Piémont. La monarchie fut dans leurs mains, dans les mains du clergé.

La police était aux mains des curés, qui confessaient, communiaient la paroisse, sur liste exacte. À qui manquait, la mort! Il y avait près la rue Saint-Jacques la femme d'un libraire qui lisait et se convertit. À la veille des fêtes, contrainte à communier, elle ne savait plus comment faire pour éluder le sacrilége. Elle s'enfuit. Mais, dénoncée par le curé et réclamée par son mari, elle obéit à celui-ci, rentra où l'appelait le devoir, et elle fut brûlée vive.

Les moines, cependant, pendant l'Avent et le Carême, ébranlaient les églises de clameurs furieuses. La mort aux luthériens! Le peuple, hébété de misère, cherchait sa vengeance à tâtons, voulait tuer, et n'importe qui. Un écolier à Saint-Eustache eut le malheur de rire de ces sermons. Une vieille le vit, le désigna. Il fut tué à l'instant.

Un spectacle hideux nourrit cette fureur. Le 27 février, on exhume, on apporte au parvis Notre-Dame un corps demi-pourri. C'étaient les reliques d'un jeune saint, martyr enthousiaste, héroïque enfant, l'apprenti Morel. Frère de l'imprimeur du roi pour le grec et nourri dans sa savante maison, il avait troublé, embarrassé ses juges, et il était mort à propos, quelques-uns disaient, de poison. Un mois après, on tire de la terre cette pauvre dépouille, os et chairs, et lambeaux rongés. Sans pitié, sans pudeur, on l'étale au Parvis; on en régale la foule; la mort brûle, sous les rires et les quolibets.

C'était le carnaval. On s'amusait. On s'étouffait aux potences, aux bûchers. L'assistance dirigeait elle-même et réglait les exécutions. Elle ne souffrait plus qu'on étranglât d'abord ceux qu'on devait brûler. Il lui fallait le spectacle au complet, les cris, les larmes, et les grimaces de douleur, les furieuses contorsions. Beaucoup de magistrats répugnèrent d'autant plus dès lors à condamner, les supplices devenant des fêtes, le bûcher un théâtre, les tortures une farce, que l'assistance insatiable demandait et redemandait. Ils aimaient mieux traîner les procès en longueur; les accusés restaient dans les prisons.

Mais ce n'était pas le compte des moines; ils s'en plaignirent amèrement aux sermons de carême. Un pauvre vigneron qu'on brûla le 4 mars, ne suffit pas pour les calmer. À l'église des Saints-Innocents, un minime dit que ce n'étaient pas seulement les luthériens qu'il fallait massacrer, mais les juges qui les épargnaient, mais les grands qui les protégeaient. Ce nouveau vin démocratique, versé à flot, mit l'assistance dans une vague furie, et chacun en sortant cherchait quelqu'un à tuer. Un homme reconnut son ennemi personnel, l'appela luthérien; mille bras à l'instant le frappèrent. Il rentra dans l'église où on le poursuivit. Par hasard, sur la place, passait un gentilhomme, avec son frère, chanoine de Saint-Quentin. Entendant dire qu'on tuait un homme là dedans et saisi de pitié, il entre, il intervient, il prie le peuple. Mais un prêtre s'écrie: «C'est lui qu'on doit tuer, puisqu'il est pour les luthériens.» Les coups tombent sur le gentilhomme; le chanoine, son frère, veut le défendre; tous deux sont poursuivis. Le gentilhomme se jette au presbytère; le chanoine n'en a pas le temps, il est frappé d'une dague au ventre. Il a beau se dire catholique et montrer qu'il est prêtre; on frappe, on frappe à l'aveugle et toujours, sans même voir qu'il est mort: les plus petits venaient donner leur coup; ils mettaient les mains dans le sang, et les levaient au ciel, fiers de le montrer teintes du sang d'un luthérien. Cela dura jusqu'à la nuit; la foule restait là, assiégeant encore la maison, dans l'espoir de tuer l'autre; et quand on leur disait que la justice allait venir, ils criaient qu'ils tueraient le roi même, s'il venait pour le délivrer (5 mars 1559).