Le vieux principe parut avoir vaincu partout, dans l'énervation commune des protestants et des libres penseurs. Si des individualités extraordinaires parurent, ce fut inutilement: Shakspeare n'eut aucune action sur l'Angleterre, et dès sa mort fut oublié. Cervantès mourut de misère.

L'Europe parut un moment comme un désert moral, un zéro, un blanc sur la carte du monde des esprits. Rien n'empêcha les morts de parader dans l'intervalle; ils montèrent le cheval pâle, et ils firent la guerre de Trente-Ans. Ils tuèrent, tuèrent beaucoup, tuèrent encore... Et après?... Ils restèrent ce qu'ils étaient, les morts.

Puissances sacrées de la vie et de la génération, vous êtes de Dieu seul. Et le néant ne vous usurpe pas.

Nous montrerons cela et le mettrons en pleine lumière. Mais ici même un dernier mot sur le XVIe siècle le fera déjà sentir.

L'harmonie, le chant en parties, la concorde des voix libres et cependant fraternelles, ce beau mystère de l'art moderne, cherché, manqué par le Moyen âge, avait été trouvé par le protestant Goudimel, l'auteur des fameux chants des psaumes. Vers 1540, il passa quelque temps à Rome; il y forma quelques élèves, et, entre autres, un jeune paysan, Palestrina[14]. Admirable nature, d'une sensibilité tout italienne, qui vibrait à tous les échos. Il avait peu le sens du rythme encore. Mais son âme suave rendait des sons charmants aux voix de la création.

Palestrina devint illustre à la longue, maître de la chapelle des papes. C'était le moment où le concile de Trente avait prescrit l'épuration de la musique ecclésiastique. Tous les vieux livres d'office, écrits depuis mille ans, furent soumis à Palestrina. On l'investit d'une dictature musicale. Grande puissance où l'artiste paysan allait, sans le savoir, influer d'une manière, décisive, peut-être, sur la destinée populaire d'une religion.

Les hommes les plus respectables de la religion catholique, saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri, pensèrent que ce génie naïf, qui revivait ainsi les temps antiques, en retrouverait une étincelle. Ils n'y négligèrent rien. Ils se firent ses amis, l'entourèrent, le soutinrent, l'animèrent, l'échauffèrent. Ils tinrent cette créature d'élite comme dans leur bras et sur leur sein brûlant. Pourraient-ils en tirer la simple évocation qui eût renouvelé l'Église? des chants nouveaux, vainqueurs, qui emportassent les foules? ou bien des hommes nouveaux, des élèves, une école, une grande source musicale qui eût fécondé le désert moral de l'époque?

Tous leurs efforts furent vains. L'Italien, vraie harpe éolienne aux vagues mélodies flottantes, n'articula jamais ce chant suprême qui fût devenu la Marseillaise catholique. Encore moins forma-t-il école. Il ne fut pas un maître. Il resta isolé. Ses mélodies mélancoliques ne furent pas répétées. Elles restèrent prisonnières comme les échos d'un unique lieu, enfermées et incorporées dans la chapelle Sixtine. Là on les chante une fois par an, disons mieux, on les pleure. C'est le caractère de cette musique, qu'elle est trempée de larmes. Larmes touchantes et vraies qui disent la mort de l'Italie sous le nom de Jérusalem.

Le pauvre Italien, à l'appel d'une Église de guerre qui demandait la force, ne répondit que la douleur.

On a fait prudemment en ne sortant jamais cette musique du lieu où elle est protégée par les peintures de Michel-Ange. Les prophètes et les sibylles l'abritent avec compassion. Ils l'écoutent, et gémissent, les géants indomptables, d'entendre cette mollesse et ce peu d'espérance dans les soupirs de l'Italie. Ces accents ne sont pas les leurs. Leur génie tout viril rayonne d'un bien autre avenir.