Donc le souffle, le rythme, la vraie force populaire, manqua à la réaction. Elle eut les rois, les trésors, les armées; elle écrasa les peuples, mais elle resta muette. Elle tua en silence; elle ne put parler qu'avec le canon sur ses horribles champs de bataille. C'est un caractère funèbre de la Guerre de Trente-Ans que cette taciturnité.

Oh! l'intrigue, l'effort, la patience, ne peuvent pas tout ce qu'ils veulent... Tuer quinze millions d'hommes par la faim et l'épée, à la bonne heure, cela se peut. Mais faire un petit chant, un air aimé de tous, voilà ce que nulle machination ne donnera... Don réservé, béni... Ce chant peut-être à l'aube jaillira d'un cœur simple, ou l'alouette le trouvera en montant au soleil, de son sillon d'avril.

NOTES DES GUERRES DE RELIGION[15]

Dans la préface des Guerres de religion, je promettais une critique des sources historiques du XVIe siècle. Cette critique m'a entraîné fort loin. Je n'ai pu juger les livres des autres sans expliquer le principe qui a dominé le mien. Cette explication n'est pas moins qu'une théorie complète. Ce qui n'était d'abord qu'un essai de critique est devenu un volume que je ne puis faire entrer dans celui-ci, et qui ne peut paraître qu'à part.

Observation générale sur les quatre volumes du XVIe siècle: nombre de citations qui ne pouvaient être différées ont été mises dans le texte même. Ces notes donc sont essentiellement incomplètes. J'en élague aussi les indications de sources banales, comme les mémoires qui sont dans les mains de tout le monde, les collections tant citées, Mémoires de Condé, de la Ligue, etc.

Le règne d'Henri II n'a pas encore la terrible abondance de matériaux qu'offre la fin du XVIe siècle. Il continue l'époque des chroniques de famille écrites par les serviteurs des grandes maisons et à leur profit. Tels sont les mémoires de Vieilleville, Villars, Rabutin. Salignac écrit, à la gloire de Guise, le Siége de Metz.

Un seul des grands acteurs écrit lui-même ses actes (Coligny, Siége de Saint-Quentin), et il s'en excuse.—Quant aux recueils de pièces diplomatiques, celui de Ribier ne donne que les pièces du cabinet de Montmorency. Granvelle, les ambassadeurs de Venise et nos ambassadeurs dans le Levant (édit. Charrière), nous orientent d'une manière plus générale. Ajoutez les correspondances de Charles-Quint (Lanz, Gachard), ses historiens, et les travaux divers qu'ont faits sur lui MM. Ranke, Mignet, Pichot, etc.—Je parlerai plus loin des sources protestantes.—Le duel de Jarnac (V. Castelnau, édit. le Laboureur, Vieilleville, De Thou, Brantôme), ce fait si mal compris a dû être mon point de départ, et j'y ai rattaché le tableau de l'époque. C'est l'avénement du roman dans l'État, et en même temps il entre dans la religion. Deuxièmement, ce duel est déjà celui des maisons de Guise et de Châtillon, l'une soutenue par Diane, l'autre par le connétable (V. les actes, dans Du Bouchet). La rivalité de personnes commence celle de partis et de religions.—Dès l'avénement, Diane reçoit du pape un collier de perles (Ribier, II, 33), gage d'alliance entre Rome et la maîtresse catholique.

Chapitre III, page 43.—Catherine de Médicis.—Cette bonne reine a été tout à fait réhabilitée de nos jours. Comment, en effet, ne pas en prendre une opinion toute favorable, quand on a lu sa Vie, publiée à Florence par M. Alberj, d'après les actes, les pièces d'archives? Cependant, si vous demandez à M. d'Alberj de quelles pièces il s'appuie, il avoue que ce sont des documents de famille, les lettres qu'écrivaient de Paris les envoyés du grand-duc, amis, serviteurs, admirateurs passionnés de Catherine. Dans ce cas, j'aime encore mieux consulter Catherine sur elle-même. C'est elle qui se chargera de contredire partout son apologiste par ses propres lettres dont je me sers. On n'en a imprimé qu'un volume; mais la continuation existe en copie, et les originaux se trouvent à nos Archives et à la Bibliothèque.

Chapitre IV.—L'intrigue espagnole, etc.—J'ai défait le faux Charles-Quint tout politique, et j'en ai refait un bigot. Ses ordonnances, combinées avec les procès donnés par Llorente et les lettres de Granvelle, permettent de suivre la transformation que subit ce caractère, énormément surfait de nos jours.—Quant à l'adultère de Philippe II avec la princesse d'Éboli (p. 72), il ne put avoir lieu qu'en 1559, quand il revint en Espagne veuf de Marie Tudor, et qu'il attendit quatre mois sa nouvelle épouse. La princesse avait alors vingt et un ans et était mariée depuis huit ans. Avant le premier mariage de Philippe, elle était fort jeune, récemment mariée, et son mari n'avait pas intérêt, comme en 1559, à être trompé par sa femme pour trouver en elle un appui contre Granvelle, chef du parti opposé.

Chapitre V.—Les Martyrs, p. 81.—Et toi, pour mourir, tu ris...—Cette époque bénie du protestantisme a un caractère étonnant de sérénité, parfois de gaieté. Elle est dans leurs chants (V. entre autres les fragments de Rouen, bibl. Leber, etc.), chants mâles et forts d'allégresse héroïque. Elle est dans les paroles des martyrs: une femme, enterrée vive, plaisante du fond de la fosse (Crespin, 1540).—On est saisi d'horreur et de pitié; on rit, on pleure. On pleurerait encore sur l'énervation de l'âme humaine. Que nous ressemblons peu à cela!—Ce sont les pensées qui me poursuivaient dans les longs jours où j'ai lu et extrait les mille pages in-folio du Martyrologe de Crespin. Merveilleux livre qui met dans l'ombre tous les livres du temps, car celui-ci n'est pas une simple parole, c'est un acte d'un bout à l'autre et un acte sublime.—J'y avais perdu terre, et je ne savais plus comment redescendre. Que de pages j'en avais copiées, dans l'espoir de les insérer!