Un très-bon observateur, absent quarante ans de l'Europe, qui partit vers 1780 et revint vers 1818, dit: «Ce n'est plus le même peuple. L'ancienne France avait beaucoup du caractère savoyard.» J'ajoute irlandais, polonais. Ces vieilles races catholiques nous aident à deviner ce que fut le caractère tout instinctif de nos pères, charmant, brillant, dénué de sérieux, de réflexion.
Cette nation, fort légère, n'en était que plus routinière; tout effort pour améliorer veut du sérieux et de la suite. Elle tenait infiniment à rester ce qu'elle était, dans une aimable négligence, peu ordonnée, peu rangée. Rien ne fit plus tort au parti protestant que l'austérité de sa tenue. Ces cols roides, ces fraises empesées (propreté fort économique) furent regardés de travers, comme une prétention d'aristocratie. Un petit greffier, un libraire, mis ainsi, était jalousé. Un abbé de ces abbayes qui étaient des principautés n'eût eu qu'à marcher en sandales, afficher la saleté, pour être adoré des foules: celui-là n'était pas fier; on écoutait volontiers tout ce que disait le bon moine.
On a vu de quelle faveur jouissait sur le pavé de Paris la vermine des capets. Cette démocratie reçut un renfort de crasse espagnole quand Tolède envoya ici Loyola étudier. Encore plus populaires brillèrent sur les tréteaux de Paris les furieux farceurs italiens, comme ce Panigarola que le pape envoie la veille de la Saint-Barthélemy, aussi pour étudier.
Un certain mélange baroque de grossièreté cynique et de coquetterie pédantesque amusait les populations. Le premier en ce genre fut Auger, qui, de bateleur devenu marmiton des jésuites, fut pêché des casseroles par Loyola, le pêcheur d'hommes. De cuisinier il le fit cuistre, souffla sur lui, le lança. Ses succès furent incroyables; on croyait tout ce qu'il disait. Un de ses sermons à Bordeaux ravit les chaperons rouges, leur fit faire la Saint-Barthélemy; un autre sermon, à Issoire, convertit quinze cents Auvergnats. Henri III, qui voulait plaire, dit qu'il n'aurait pas d'autre confesseur, et lui remit la charge laborieuse de nettoyer sa conscience. C'est le premier de cette royale dynastie de confesseurs jésuites, des Coton, Tellier, la Chaise.
Il fit croire tout ce qu'il disait; cela, c'est la puissance même.
On a vu que, le 24 août 1572, on fit croire que Montmorency, avec force cavalerie, allait arriver sur Paris, donner la main à Coligny, tuer tout... Ce mensonge habile décida la Saint-Barthélemy.
Le 25 août, on fit croire que l'épine refleurie indiquait la joie du ciel et sa haute approbation du carnage de la veille. Toutes les cloches, mises en branle en même temps, sonnèrent le miracle, et décidèrent le renouvellement, l'extension du massacre.
On fit croire, à la fin de 1575, que Montmorency-Damville venait du fond du Midi avec une grande armée pour brûler tout à vingt lieues autour de Paris, et qu'il exigeait du roi un châtiment terrible des Parisiens (Morillon à Granvelle, lettre ms., 18 septembre 1575).
Cette ingénieuse fiction, dont aucun historien n'avait parlé jusqu'ici, explique la facilité avec laquelle on fit signer aux badauds épouvantés l'acte de la Ligue.
Le véritable tour de force et le grand miracle était de leur faire croire que la Ligue, qui existait sous leurs yeux, qu'ils voyaient et subissaient depuis quinze ou vingt années, commençait, cette année-là, en 1576.