Plusieurs le crurent empoisonné, et dirent qu'il l'avait été, sur l'ordre de Philippe, par l'abbé de Sainte-Gertrude.

«Mais Don Juan était son frère?» Faible raison pour un homme qui avait fait mourir son fils, Don Carlos, si peu dangereux.

Don Juan l'était extrêmement en ce moment. Il laissait là, dit-on, son roman d'invasion anglaise pour un projet plus raisonnable. Il écouta le prince d'Orange, et pensait à se proposer pour épouser Élisabeth en admettant toute liberté religieuse aux Pays-Bas. Élisabeth était femme; Don Juan, fort agréable, paré du souvenir de Lépante, eût bien aisément éclipsé le duc d'Anjou, qui était laid, hideux de petite vérole, et qui semblait avoir deux nez (V. Strada, Van Reydt, la vie de Mornay et autres auteurs rapprochés par Groen, VI, 452).

Le deuil de Guise à la mort de Don Juan prouve assez leur alliance secrète, si vraisemblable d'ailleurs, et dont on a voulu douter sans aucune raison sérieuse.

CHAPITRE IX
LE GESÙ.—PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE[7]
1579-1582

Les Jésuites, subordonnés par les papes dominicains, comme avait été Pie V, régnèrent à Rome sous Grégoire XIII (Buoncompagno), qui était un juriste de Bologne, longtemps laïque et fort mondain, étranger à l'esprit des anciens ordres religieux. Ils le prirent par deux passions, l'une bonne et l'autre mauvaise, par son désir de relever l'enseignement catholique et par sa faiblesse paternelle pour un bâtard qu'on lui mit dans la tête de faire roi d'Irlande (1579).

Il acheta et abattit un quartier de Rome pour établir le Gesù dans des proportions immenses, avec vingt salles d'enseignement et des cellules aussi nombreuses qu'il y a de jours dans l'année. À l'ouverture, on prononça vingt-cinq discours en vingt-cinq langues, et on appela le nouvel établissement le séminaire de toutes les nations.

De ce centre, l'influence des Jésuites rayonnait non-seulement sur les colléges de leur ordre, mais tout autant sur divers établissements qui n'en portaient pas l'enseigne, comme le séminaire anglais de Douai, foyer redoutable des conspirations d'Angleterre. À la prière d'Élisabeth, Philippe II l'éloigna de Douai en 1574; mais il fut recueilli à Reims par le cardinal de Lorraine et les Guises, qui le maintinrent malgré Élisabeth et Henri III. Il fournit vers 1579 une centaine de missionnaires qui, dirigés par les Jésuites, inondèrent l'Angleterre, pendant qu'une armée du pape envahissait et soulevait l'Irlande.

Au défaut de Don Juan, on avait espéré mettre le jeune roi de Portugal, Dom Sébastien, à la tête de la croisade d'Irlande et d'Angleterre. Philippe II parvint à le détourner vers la croisade d'Afrique, qui le débarrassa de Sébastien, et lui ouvrit bientôt la succession portugaise. Il appela les Jésuites en première ligne au conseil de conscience, par qui il fit examiner son droit sur le Portugal. Mais il les aida fort peu dans leur grande affaire contre Élisabeth. Il donna à peine quelques hommes pour l'expédition irlandaise, qui traîna deux années dans les forêts et les marais de l'île, et finit misérablement.

Les Jésuites, ordre espagnol, étaient peu sûrs pour l'Espagne. Ils cheminaient sous terre à part. Ils préféraient des hommes de fortune ou d'aventure, Don Juan, Dom Sébastien, les Guises. Ceux-ci, en 1583, sous la direction des Jésuites, firent aux catholiques anglais l'offre d'envahir avec les Espagnols, mais de chasser les Espagnols dès qu'on s'en serait servi.